Le temps parental et la nouvelle économie du care en Europe

Et si le prochain grand investissement social de l’Europe n’était pas seulement financier, mais aussi temporel ?

Par Natalija Riabko

PROLOGUE

Cet été, une scène apparemment ordinaire m’a interpellée.

Une femme nettoyait l’escalier d’un immeuble. Un jeune enfant se trouvait à proximité.

Je ne connaissais rien de leur situation familiale, de leurs conditions de vie ni des raisons précises pour lesquelles ils se trouvaient ensemble ce jour-là. Cette observation ne permet donc et ne doit permettre aucune conclusion individuelle concernant cette femme, cet enfant ou leur organisation familiale.

Elle soulève néanmoins une question beaucoup plus vaste.

Que se passe-t-il lorsque le calendrier du travail et celui de l’enfance ne coïncident plus ?

Selon l’OCDE (2024), les élèves du primaire bénéficient en moyenne de 805 heures d’enseignement réparties sur 38 semaines. Les vacances scolaires représentent approximativement quatorze semaines par an, avec des écarts allant de moins de onze semaines au Costa Rica et au Danemark à dix-sept semaines en Grèce, en Lettonie et en Lituanie. Ces moyennes décrivent les données examinées dans cette publication et ne doivent pas être assimilées à une situation uniforme dans tous les pays.

Pendant ce temps, les parents continuent de travailler.

Certaines familles peuvent organiser leurs congés en alternance, solliciter les grands-parents, financer des activités, recourir à des structures d’accueil extrascolaires ou trouver d’autres arrangements. D’autres disposent de possibilités beaucoup plus limitées.

Lorsqu’un seul adulte assume la responsabilité quotidienne d’un foyer, le temps devient une question économique autant qu’une question de politique publique.

I. LES FAMILLES MONOPARENTALES NE CONSTITUENT PLUS UNE RÉALITÉ MARGINALE

En 2025, l’Union européenne comptait environ 6,1 millions de ménages composés d’un adulte vivant avec un ou plusieurs enfants, soit 12,9 % de l’ensemble des ménages avec enfants, près d’un sur huit. Par ailleurs, 81,6 % de ces ménages avaient une femme à leur tête, soit environ cinq millions de foyers (Eurostat, 2026).

Ces données proviennent de l’enquête européenne sur les forces de travail et décrivent la composition des ménages. Elles ne permettent pas, à elles seules, de caractériser l’ensemble des situations juridiques, familiales ou éducatives de leurs membres.

Ces chiffres modifient néanmoins fondamentalement notre compréhension du problème.

Dans un foyer composé de deux parents, deux adultes peuvent, du moins en théorie, se répartir les congés, les horaires professionnels et les responsabilités familiales. Dans un ménage ne comptant qu’un seul adulte, il n’existe aucune seconde réserve de temps au sein du foyer.

Chaque heure de fermeture scolaire ou d’indisponibilité d’un mode de garde doit donc être absorbée de l’une des quatre manières suivantes : le parent interrompt temporairement son activité professionnelle ; il achète un service de garde ; il sollicite un proche ou une autre personne ; ou il tente de travailler tout en s’occupant simultanément de son enfant.

C’est précisément cette quatrième situation que les statistiques européennes appréhendent encore insuffisamment.

II. LA VÉRITABLE RARETÉ N’EST PEUT-ÊTRE PAS SEULEMENT CELLE DE L’ARGENT : C’EST AUSSI CELLE DU TEMPS

Une grande partie des politiques familiales a traditionnellement été conçue autour du revenu : allocations familiales, crédits d’impôt, prestations sociales et tarification des services de garde.

Ces instruments sont essentiels. Ils ne répondent cependant qu’imparfaitement à la rareté d’une ressource qui ne peut être ni stockée ni récupérée : le temps.

Les données européennes montrent que les responsabilités parentales n’affectent pas de la même manière les trajectoires professionnelles des femmes et des hommes.

En 2024, parmi les résidents de l’Union européenne âgés de 25 à 54 ans vivant avec des enfants, le taux d’emploi atteignait 91,9 % chez les hommes, contre 75,4 % chez les femmes. Pour les hommes, la présence d’enfants était associée à un taux d’emploi supérieur à celui des hommes sans enfant ; pour les femmes, la relation était inverse (Eurostat, Sustainable Development in the European Union, 2025).

Le travail à temps partiel révèle une autre dimension de cette asymétrie. Selon ce même rapport, en 2024, 27,9 % des femmes en emploi âgées de 20 à 64 ans travaillaient à temps partiel, contre 7,7 % des hommes. Parmi les personnes travaillant à temps partiel, 27,5 % des femmes invoquaient comme principale raison leurs responsabilités de prise en charge d’enfants ou d’adultes dépendants, contre 7,1 % des hommes.

Il serait trompeur d’attribuer l’ensemble de ces écarts exclusivement à la maternité ou aux vacances scolaires. La conclusion la plus rigoureuse consiste à constater que les responsabilités familiales continuent de structurer différemment la participation économique des femmes et des hommes.

L’enquête CARE 2024 de l’Institut européen pour l’égalité entre les hommes et les femmes (EIGE), réalisée auprès de plus de 65 000 personnes dans les vingt-sept États membres et publiée en 2026, documente également la participation plus importante des femmes aux soins apportés aux enfants et aux tâches domestiques, ainsi que leur temps de loisir généralement plus restreint.

III. LE PARADOXE DES VACANCES SCOLAIRES

Nous rencontrons ici l’un des paradoxes les moins étudiés de notre organisation économique.

L’école est conçue autour du développement de l’enfant.

Le travail est organisé autour de la production.

Ces deux calendriers ont été construits séparément.

Pendant les périodes scolaires, les établissements éducatifs absorbent une grande partie de cette discordance : les enfants sont à l’école tandis que leurs parents travaillent. Lorsque les écoles ferment, cet équilibre disparaît, mais les obligations professionnelles des parents demeurent.

Le problème devient particulièrement visible pendant les vacances d’été.

Dans les données examinées par l’OCDE en 2024, les vacances scolaires représentent en moyenne environ quatorze semaines par an, alors que l’article 7 de la directive 2003/88/CE fixe à quatre semaines le minimum de congés annuels payés des travailleurs.

Ces indicateurs ne sont pas directement comparables : plusieurs États membres accordent cinq semaines de congés ou davantage, les parents peuvent alterner leurs absences et des services collectifs accueillent les enfants. L’OCDE indique par ailleurs, dans son édition 2025 de Regards sur l’éducation, une moyenne d’environ treize semaines de vacances pour le périmètre étudié cette année-là.

Ces données révèlent néanmoins un décalage entre les calendriers institutionnels, que les marchés et les familles doivent compenser.

Or, le coût de cet ajustement n’est pas identique pour tous.

IV. LES FAMILLES VULNÉRABLES NE PEUVENT PAS ACHETER DU TEMPS AUSSI FACILEMENT

Les services marchands permettent à certaines familles de convertir de l’argent en temps disponible : garde d’enfants, centres de loisirs, séjours de vacances, baby-sitting, activités sportives et culturelles.

Pour les ménages à faibles revenus, cette conversion est beaucoup plus difficile.

L’OCDE mesure les coûts nets de garde d’enfants après prise en compte des frais, allocations, réductions et avantages fiscaux. Son indicateur de référence porte notamment sur des configurations familiales avec deux enfants âgés de deux et trois ans accueillis à temps plein dans des structures de garde. Il ne constitue donc pas une mesure directe du coût des vacances scolaires pour les enfants plus âgés. Il illustre toutefois les contraintes financières que les services de garde peuvent représenter pour les ménages, notamment monoparentaux.

La vulnérabilité économique des familles avec enfants demeure élevée. En 2024, 19,5 millions d’enfants de moins de dix-huit ans dans l’Union européenne, soit 24,2 %, étaient exposés au risque de pauvreté ou d’exclusion sociale (Eurostat ; Commission européenne).

La même année, 13,6 % des enfants de moins de seize ans connaissaient une situation de privation matérielle spécifique à l’enfance, selon l’indicateur Eurostat correspondant.

Les vacances scolaires ne relèvent donc pas uniquement de la logistique familiale.

Elles constituent également une question d’égalité des chances.

V. LORSQUE LA PAUVRETÉ FINANCIÈRE DEVIENT UNE PAUVRETÉ TEMPORELLE

L’économie sociale offre ici un concept particulièrement utile : la pauvreté temporelle.

Une personne peut occuper un emploi tout en ne disposant pratiquement d’aucun temps libre après avoir satisfait à ses obligations professionnelles, domestiques et familiales.

Pour une mère isolée, ce processus peut devenir circulaire.

Pour préserver son revenu, elle travaille.

Parce qu’elle travaille, elle doit financer un mode de garde.

Parce que ce mode de garde représente une dépense, elle doit maintenir son volume horaire de travail.

Et parce qu’elle doit conserver son emploi, elle dispose de moins de temps pour assurer elle-même la prise en charge de son enfant.

Il ne s’agit pas ici d’un argument contre l’emploi rémunéré ou contre la présence parentale. L’emploi constitue une source fondamentale d’autonomie, de sécurité économique et de participation sociale pour les femmes.

La véritable question est différente :

Une société peut-elle attendre des parents qu’ils participent pleinement au marché du travail tout en considérant la garde des enfants pendant les fermetures scolaires comme une responsabilité exclusivement privée ?

VI. LE TEMPS PARENTAL N’EST PAS DU « TEMPS PERDU »

La question devient encore plus intéressante lorsque nous examinons ce que les économistes appellent le travail non rémunéré.

Le Système de comptabilité nationale 2025, adopté par la Commission de statistique des Nations unies, reconnaît l’importance analytique des services domestiques et des activités de care non rémunérés.

Ces services demeurent, pour l’essentiel, en dehors de la frontière de production centrale utilisée pour calculer le produit intérieur brut. Le cadre révisé permet néanmoins de mieux les représenter au moyen de comptes complémentaires et d’extensions statistiques, notamment parce que leur exclusion des agrégats centraux laisse de côté des activités directement liées à la santé, à l’éducation et au bien-être.

Autrement dit, préparer un repas pour un client constitue une production économique enregistrée ; préparer ce même repas pour son enfant n’en constitue généralement pas une au sens du PIB.

La garde rémunérée de l’enfant d’autrui contribue au PIB ; la prise en charge non rémunérée de son propre enfant n’entre pas dans son périmètre central.

Cette distinction ne reflète pas nécessairement l’utilité sociale de l’activité.

Elle découle d’une convention comptable.

Et cette différence est fondamentale.

VII. LE TEMPS PASSÉ AVEC UN ENFANT PEUT-IL ÊTRE CONSIDÉRÉ COMME DU TRAVAIL ?

La réponse dépend du sens donné au mot « travail ».

Au sens d’un contrat de travail salarié, pas automatiquement.

Un parent ne devient pas agent de l’État du seul fait qu’il élève un enfant.

En revanche, au sens économique et statistique du travail de care, la réponse est plus nuancée : prendre soin d’un enfant, le surveiller, l’accompagner, le transporter, le nourrir et lui apporter un soutien affectif constituent des activités productives qui pourraient, au moins en théorie, être accomplies par un tiers rémunéré.

Le Système de comptabilité nationale utilise précisément le « critère de la tierce personne » pour délimiter les services domestiques non rémunérés pouvant être pris en compte dans des mesures complémentaires : il s’agit d’activités qui pourraient être confiées à un prestataire extérieur dans des conditions ordinaires.

La question pertinente n’est donc pas :

« Faut-il verser un salaire à toutes les mères ? »

Une telle formulation serait excessivement simplificatrice sur les plans économique, juridique et politique.

La véritable question est la suivante :

Comment les systèmes de protection sociale peuvent-ils reconnaître économiquement certaines périodes particulièrement contraintes de prise en charge parentale, sans éloigner les femmes de l’emploi ni enfermer la maternité dans un rôle domestique ?

Cette distinction change presque tout.

VIII. L’OBJECTIF NE DOIT PAS ÊTRE DE RENVOYER LES MÈRES AU FOYER

Une politique mal conçue pourrait résoudre un problème tout en en créant un autre.

Rémunérer systématiquement un parent pour qu’il quitte son emploi pourrait renforcer les divisions traditionnelles des rôles familiaux, réduire durablement les revenus professionnels des femmes et accentuer les écarts de pension de retraite.

Un dispositif devrait donc reposer sur trois principes : liberté de choix, neutralité à l’égard du genre et protection renforcée des familles monoparentales.

L’objectif n’est pas de rémunérer les femmes pour qu’elles restent à domicile.

Il consiste à reconnaître qu’à certaines étapes de l’enfance, le temps parental possède une valeur sociale que le marché du travail ne rémunère pas et que les infrastructures publiques ne peuvent pas toujours remplacer.

IX. ET L’ENFANT DANS TOUT CELA ?

Une autre raison interdit de réduire ce débat à l’emploi des mères : le développement de l’enfant.

Les travaux de l’OCDE sur le bien-être des enfants considèrent le soutien émotionnel parental, ainsi que les dimensions matérielles et temporelles du soutien familial, comme des facteurs importants du développement et du bien-être.

Une étude de Berger, Panico, Sheridan et Thévenon, publiée en 2024 à partir des données PISA 2018, met en évidence des associations entre soutien émotionnel parental, bien-être subjectif et résultats scolaires. Elle souligne également l’importance des circonstances socio-économiques, du patrimoine familial, de l’environnement scolaire et d’autres caractéristiques contextuelles.

Il serait donc scientifiquement incorrect d’affirmer que plus une mère passe d’heures avec son enfant, meilleur sera nécessairement le développement de celui-ci.

Les résultats de la recherche sont plus nuancés.

Ce qui importe comprend notamment la qualité des interactions, la sécurité relationnelle, l’environnement matériel et affectif, ainsi que la possibilité pour les parents d’être disponibles sans subir une pression économique permanente.

X. L’EUROPE DISPOSE DÉJÀ D’UNE PARTIE DES INSTRUMENTS NÉCESSAIRES

L’Union européenne ne part pas de zéro.

La directive (UE) 2019/1158 relative à l’équilibre entre vie professionnelle et vie privée prévoit notamment un droit à dix jours ouvrables de congé de paternité, un droit individuel à quatre mois de congé parental dont deux mois non transférables, cinq jours ouvrables de congé annuel pour les aidants et le droit, pour les travailleurs ayant des enfants jusqu’à un âge fixé par les États membres et qui doit être d’au moins huit ans, de demander des formules souples de travail.

Ces droits concernent toutefois principalement la naissance, certaines situations de prise en charge et l’organisation du travail.

Ils ne constituent pas un mécanisme européen spécifiquement conçu pour couvrir les périodes de fermeture scolaire tout au long de l’année.

La Garantie européenne pour l’enfance constitue un autre pilier. Établie par la recommandation (UE) 2021/1004, elle invite les États membres à garantir aux enfants dans le besoin un accès effectif à l’éducation et à l’accueil de la petite enfance, à l’enseignement et aux activités périscolaires, aux soins de santé, à une alimentation saine et à un logement adéquat.

Son ambition est considérable.

Pourtant, le temps parental pendant les vacances scolaires ne constitue toujours pas une catégorie autonome de la politique sociale européenne.

XI. CERTAINS PAYS EXPÉRIMENTENT DÉJÀ DES ÉLÉMENTS DE SOLUTION

Les dispositifs examinés ne permettent pas d’identifier un salaire universel spécifiquement versé aux parents pour le temps passé avec leurs enfants pendant les vacances scolaires.

Plusieurs systèmes offrent néanmoins des réponses partielles intéressantes.

En Angleterre, le programme Holiday Activities and Food finance des activités, des repas et des environnements sécurisés pendant les vacances pour les enfants éligibles issus de familles défavorisées. Les orientations officielles pour l’exercice 2026-2027 concernent notamment les vacances de Pâques, d’été et de Noël, avec certaines possibilités d’extension aux vacances intermédiaires. Le gouvernement reconnaît explicitement que ces services peuvent faciliter l’emploi des parents à faibles revenus (Department for Education, 2026).

En Australie, le Child Care Subsidy peut contribuer au financement des services agréés de garde en dehors des horaires scolaires (Outside School Hours Care), y compris les programmes proposés pendant les vacances scolaires aux enfants éligibles (gouvernement australien).

En Nouvelle-Zélande, le dispositif Out of School Care and Recreation Subsidy (OSCAR) peut contribuer au financement des programmes de vacances jusqu’à cinquante heures par semaine pour les familles remplissant les conditions de ressources et les autres critères d’éligibilité (Work and Income New Zealand).

Ces approches présentent un point commun : elles financent principalement des services qui se substituent au temps parental.

Une autre voie mérite pourtant d’être explorée.

XII. ET SI NOUS FINANCIONS PARFOIS LE TEMPS PLUTÔT QUE SON REMPLACEMENT ?

L’Europe pourrait expérimenter un Compte de temps parental, non comme un « salaire maternel », mais comme un instrument hybride de politique familiale, de bien-être de l’enfant et de participation au marché du travail.

Son architecture pourrait être relativement simple.

Chaque enfant ouvrirait un droit annuel limité à un nombre défini de journées de temps parental protégé pendant les fermetures scolaires.

Ce droit serait attaché à l’enfant et partageable entre les personnes exerçant la responsabilité parentale.

Lorsqu’un parent isolé est la seule personne éligible pour assurer cette prise en charge, l’intégralité du crédit lui resterait accessible, sous réserve des dispositions juridiques applicables.

Ce droit pourrait prendre plusieurs formes :

  • un congé parental rémunéré pendant les vacances scolaires ;
  • une réduction temporaire du temps de travail assortie d’une compensation ;
  • un crédit versé directement à un prestataire de garde agréé ;
  • ou un dispositif mixte permettant de choisir entre temps parental et financement d’un mode de garde.

Il s’agirait moins d’une nouvelle allocation que d’un droit de choisir entre du temps et des services.

XIII. UN EURO POUR LA GARDE D’ENFANTS OU UN EURO POUR LE PARENT ?

Cette question mérite un examen économique.

Supposons qu’une autorité publique soit disposée à consacrer 60 euros par jour à la place d’un enfant dans un programme de vacances. Il s’agit ici d’une hypothèse illustrative et non d’un coût moyen mesuré à l’échelle européenne.

Pourquoi présumer, par principe, qu’un euro dépensé pour acheter du temps de garde constitue une dépense productive, tandis qu’un euro permettant à un parent de réduire temporairement ses horaires professionnels pour passer du temps avec son enfant serait une dépense passive ?

La réponse ne saurait être idéologique.

Elle doit faire l’objet d’une évaluation.

Pour certains enfants, notamment ceux confrontés à l’isolement ou aux privations, un programme collectif de qualité peut présenter des bénéfices considérables.

Dans d’autres circonstances, quelques journées supplémentaires passées avec un parent peuvent avoir une valeur familiale et développementale importante.

Une politique publique moderne devrait donc favoriser un choix éclairé plutôt qu’imposer un modèle unique de prise en charge.

XIV. COMMENT FINANCER UN TEL SYSTÈME SANS ENGENDRER DES COÛTS INCONTRÔLÉS ?

Un mécanisme crédible devrait être expérimental, ciblé et évalué.

Une première phase pourrait concerner les enfants de moins de douze ans vivant dans des familles monoparentales ou à faibles revenus.

À titre d’exemple, un État membre pourrait expérimenter cinq à dix journées indemnisées par an, utilisables pendant les vacances scolaires et ne pouvant donner lieu à un versement en espèces lorsqu’elles ne sont pas utilisées. Il s’agit d’une proposition de dispositif pilote, et non d’un optimum établi empiriquement.

Les indemnisations pourraient être plafonnées et calculées en proportion du revenu professionnel, avec un montant plancher protégeant les personnes faiblement rémunérées.

Les coûts devraient ensuite être évalués au regard de plusieurs résultats : emploi parental et maintien dans l’emploi ; temps partiel subi ; absences imprévues ; dépenses de garde ; santé mentale des parents ; bien-être des enfants ; et, à plus long terme, trajectoires professionnelles et recettes fiscales.

Il ne s’agirait pas d’un versement dépourvu d’obligation d’évaluation.

Ce serait une politique d’investissement social, évaluée en tant que telle.

XV. LES DROITS À LA RETRAITE OFFRENT UNE SECONDE VOIE

Il existe une autre manière de compenser le travail de care sans verser immédiatement un salaire : les droits sociaux différés.

Une personne qui réduit sensiblement son activité rémunérée pour élever ses enfants accumule moins de revenus et, souvent, moins de droits à pension.

Les systèmes de retraite peuvent corriger une partie de ce déséquilibre grâce à des crédits liés aux périodes consacrées aux responsabilités familiales.

Le rapport State of Motherhood in Europe 2024 de Make Mothers Matter recommande notamment l’introduction de crédits de care dans les États membres afin de compenser les interruptions professionnelles liées aux responsabilités familiales, l’amélioration des droits à pension et des transferts pour certains parents, particulièrement les parents isolés, la reconnaissance des compétences acquises grâce au travail familial non rémunéré et l’amélioration des enquêtes sur l’utilisation du temps.

Ces recommandations sont également cohérentes avec les travaux de l’OCDE (Pensions at a Glance 2025), qui documentent les dispositifs de crédits de retraite liés aux périodes de prise en charge des enfants, ainsi qu’avec les analyses de la Commission européenne sur les crédits de retraite dans les régimes professionnels.

Cette voie présente un intérêt économique : elle reconnaît la contribution sociale du care sans transformer la relation entre parent et enfant en relation d’emploi.

XVI. L’ANGLE MORT STATISTIQUE DOIT DEVENIR UNE PRIORITÉ DES POLITIQUES PUBLIQUES

Avant de créer un nouveau droit, l’Europe pourrait entreprendre quelque chose de beaucoup plus simple : mesurer le phénomène.

Combien de parents interrompent leur activité professionnelle pendant les vacances scolaires faute de solution de garde ?

Combien prennent des congés sans solde ?

Combien réduisent leurs horaires ?

Combien font appel aux grands-parents ?

Combien financent un mode de garde absorbant une part substantielle de leur salaire ?

Combien travaillent à domicile tout en surveillant simultanément un jeune enfant ?

Et combien emmènent leur enfant sur leur lieu de travail ?

Les sources européennes examinées ne fournissent pas de réponse harmonisée et exhaustive à l’ensemble de ces questions.

Ce que les politiques publiques ne mesurent pas peut facilement demeurer invisible.

L’enquête CARE 2024 de l’EIGE a considérablement amélioré les connaissances sur le travail de care non rémunéré, tandis que la Garantie européenne pour l’enfance contribue également à l’amélioration des indicateurs. Certains domaines demeurent néanmoins insuffisamment documentés et l’accès aux services reste inégal.

Une future enquête européenne pourrait donc intégrer un module spécifique consacré au « déficit de prise en charge pendant les vacances scolaires » (School Holiday Care Gap).

Il s’agirait d’une innovation statistique relativement modeste.

Ses implications pourraient être considérables.

XVII. LA PROPOSITION : UNE GARANTIE EUROPÉENNE DU TEMPS FAMILIAL

L’étape suivante pourrait être conceptuellement plus ambitieuse.

Parallèlement à la Garantie européenne pour l’enfance, l’Union européenne pourrait développer le principe d’une Garantie du temps familial (Family Time Guarantee), non nécessairement comme une nouvelle compétence européenne contraignante, mais comme un cadre commun permettant aux États membres d’expérimenter, dans le respect de leurs compétences et du principe de subsidiarité.

Son objectif serait simple :

Aucun parent ne devrait être contraint de choisir entre la sécurité économique de son foyer et une solution de prise en charge adaptée et sécurisée pour un jeune enfant au seul motif que l’école est fermée.

Cette garantie pourrait reposer sur trois piliers complémentaires :

  1. Un accès financièrement abordable à des services de qualité pendant les vacances scolaires.
  2. Un droit limité à du temps parental indemnisé.
  3. Des droits sociaux, notamment en matière de retraite, reconnaissant les périodes significatives de care.

Son financement pourrait mobiliser les budgets nationaux, les programmes de politique familiale, les employeurs et, pour les groupes vulnérables lorsque les règles d’éligibilité le permettent, les instruments européens existants tels que le Fonds social européen plus.

Cette garantie ne supprimerait pas les centres de loisirs.

Elle n’empêcherait pas les mères de travailler.

Elle ne ferait pas davantage de l’État l’employeur des parents.

Elle reconnaîtrait qu’entre le marché et la famille existe une infrastructure invisible : le temps.

XVIII. LE RÔLE PARTICULIER DES EMPLOYEURS

Les entreprises ont également intérêt à participer à cette réflexion.

Un salarié qui ignore qui s’occupera de son enfant la semaine suivante n’arrive pas au travail libéré de cette préoccupation.

L’incertitude familiale peut contribuer aux absences, à une moindre concentration, à la réticence à accepter des heures supplémentaires, à la réduction du temps de travail ou au départ de l’entreprise.

Les politiques favorables à la vie familiale ne constituent donc pas seulement des mesures sociales.

Elles peuvent également contribuer à la fidélisation du capital humain.

Les entreprises pourraient participer au moyen de comptes épargne-temps familiaux, de journées spécifiques liées aux fermetures scolaires, d’une flexibilité saisonnière des horaires, du télétravail lorsque les fonctions le permettent ou du cofinancement de programmes de vacances.

Ces instruments doivent néanmoins rester réalistes : travailler à distance tout en s’occupant simultanément d’un enfant de quatre ans ne constitue pas, en soi, une solution de garde adéquate.

Reconnaître cette distinction représenterait déjà un progrès.

XIX. MAKE MOTHERS MATTER ET LA PERSPECTIVE D’UN NOUVEAU DIALOGUE EUROPÉEN

L’enquête State of Motherhood in Europe 2024, réalisée avec Kantar auprès de 9 600 mères dans onze États membres de l’Union européenne et au Royaume-Uni, apporte un éclairage précieux : 55 % des répondantes déclaraient avoir modifié leur situation professionnelle après avoir eu des enfants, tandis que près de 27 % estimaient que la maternité avait eu des conséquences négatives sur leur carrière.

Ces résultats proviennent d’une enquête spécifique et non de statistiques administratives européennes. Ils doivent être présentés comme tels. Ils fournissent néanmoins un signal important concernant l’expérience vécue des mères.

Le plaidoyer de Make Mothers Matter en faveur de la reconnaissance et d’une répartition plus équilibrée du travail familial non rémunéré s’inscrit ainsi dans une évolution plus large de la pensée économique : la vie économique ne peut être comprise exclusivement à travers les transactions monétaires.

La révision de 2025 du Système de comptabilité nationale des Nations unies contribue également à améliorer la visibilité statistique des services domestiques non rémunérés.

Mettre en dialogue la comptabilité nationale, la politique familiale et le développement de l’enfant ouvre un champ particulièrement prometteur pour les organisations de la société civile.

CONCLUSION : ET SI L’ÉCONOMIE DE DEMAIN COMMENÇAIT ICI ?

La femme que j’ai vue nettoyer cet escalier n’est pas une statistique.

Le jeune enfant qui se trouvait à proximité ne l’est pas davantage.

Nous ignorons pourquoi ils étaient ensemble ce jour-là. Toute interprétation individuelle serait donc injustifiée.

Mais la question soulevée par cette scène peut, elle, faire l’objet d’une mesure.

Nous savons que près d’un ménage européen avec enfants sur huit ne compte qu’un seul adulte et que plus de quatre de ces ménages sur cinq ont une femme à leur tête (Eurostat).

Nous savons que les enfants bénéficient, en moyenne, de beaucoup plus de semaines sans école que le nombre minimal de semaines de congés payés garanti aux travailleurs européens (OCDE ; législation européenne).

Nous savons que les responsabilités familiales continuent d’influencer davantage les horaires et les trajectoires professionnelles des femmes (Eurostat).

Et nous savons que le soutien émotionnel parental et les dimensions matérielles et temporelles du soutien familial sont associés au bien-être et au développement des enfants (OCDE).

Ce que nous ne parvenons toujours pas à mesurer convenablement, c’est le coût humain du décalage entre ces réalités.

Pendant trop longtemps, la garde des enfants, l’attention, l’accompagnement et la disponibilité parentale ont été considérés comme des ressources familiales naturelles, gratuites et presque infiniment disponibles.

Elles ne le sont pas.

Le temps parental est une ressource économique rare.

Le reconnaître ne signifie pas marchandiser l’amour.

Cela signifie précisément le contraire : cesser de supposer que ce qui n’a pas de prix n’a pas de valeur économique.

Les enfants dont nous protégeons aujourd’hui le temps, la sécurité et les liens affectifs seront les adultes qui, demain, travailleront, créeront, prendront soin des autres, innoveront, construiront des entreprises et prendront des décisions.

Dans cette perspective, permettre à un parent d’être présent auprès de son enfant à certains moments peut représenter bien davantage qu’une politique familiale.

Cela pourrait constituer l’une des formes les plus fondamentales d’investissement à long terme.

SOURCES

  1. Eurostat (2026). « 1 in 8 EU households with children rely on one adult ». Eurostat News, 1er juin. Jeux de données : lfst_hhnhtyc, lfst_hhnhtych et lfst_hhindws.
  2. OCDE (2024). « How is the school year organised in OECD countries? ». Education Indicators in Focus, n° 86. Paris : Éditions OCDE. DOI : 10.1787/a6385722-en.
  3. Eurostat (2025). Sustainable Development in the European Union: Monitoring Report on Progress towards the SDGs in an EU Context, 2025 Edition. Luxembourg : Office des publications de l’Union européenne.
  4. Eurostat (2025). « 24% of EU children at poverty risk or social exclusion ». Eurostat News, 28 mai.
  5. Eurostat (2025). Children – Material Deprivation. Statistics Explained, données extraites en mai 2025. Indicateur : ilc_chmd03.
  6. Institut européen pour l’égalité entre les hommes et les femmes — EIGE (2026). Sharing Care, Closing Gender Gaps: CARE Survey 2024. 25 février. DOI : 10.2839/3368911.
  7. OCDE (s. d.). « Net childcare costs ». OECD Data. Indicateur relatif aux coûts nets de garde à temps plein.
  8. Berger, L. M., Panico, L., Sheridan, A. et Thévenon, O. (2024). « Parental emotional support and adolescent well-being: A cross-national examination of socio-economic and gender gaps based on PISA 2018 surveys ». OECD Papers on Well-being and Inequalities, n° 20. DOI : 10.1787/2b7a2ac6-en.
  9. Parlement européen et Conseil de l’Union européenne (2019). Directive (UE) 2019/1158 du 20 juin 2019 concernant l’équilibre entre vie professionnelle et vie privée des parents et des aidants. Journal officiel de l’Union européenne, L 188.
  10. Parlement européen et Conseil de l’Union européenne (2003). Directive 2003/88/CE du 4 novembre 2003 concernant certains aspects de l’aménagement du temps de travail. Journal officiel de l’Union européenne, L 299.
  11. Conseil de l’Union européenne (2021). Recommandation (UE) 2021/1004 du 14 juin 2021 établissant une garantie européenne pour l’enfance. Journal officiel de l’Union européenne, L 223, p. 14-23.
  12. Nations unies et al. (2025). System of National Accounts 2025. Division de statistique des Nations unies, version préalable à l’édition. Notamment les développements consacrés aux services domestiques non rémunérés et aux comptes complémentaires.
  13. Department for Education (2026). « Holiday activities and food programme 2026 to 2027 financial year ». Gouvernement britannique, version mise à jour le 8 octobre 2026.
  14. Gouvernement australien (s. d.). « Outside School Hours Care ». Department of Education ; « Outside school hours care ». myGov. Informations relatives à l’éligibilité au Child Care Subsidy.
  15. Ministère néo-zélandais du Développement social (s. d.). « Out of School Care and Recreation (OSCAR) Subsidy ». Work and Income.
  16. Make Mothers Matter et Kantar (2024). State of Motherhood in Europe 2024. Rapport d’enquête et recommandations de Make Mothers Matter.
  17. Commission européenne (2026). « EU framework for monitoring implementation of the European Child Guarantee updated ». Direction générale de l’emploi, des affaires sociales et de l’inclusion, 30 janvier.
  1. OCDE (2025). Education at a Glance 2025: OECD Indicators. Paris : Éditions OCDE. Chapitre consacré au temps d’instruction et à l’organisation de l’année scolaire.
  2. OCDE (2025). Pensions at a Glance 2025. Paris : Éditions OCDE. Analyses des crédits de retraite liés à la prise en charge des enfants et des écarts de pension entre les femmes et les hommes.
  3. Commission européenne (2024). Study Supporting the Monitoring of Care Credits in Occupational Pension Schemes, Final Report. Direction générale de l’emploi, des affaires sociales et de l’inclusion, 29 juillet.
  4. Commission économique des Nations unies pour l’Europe, CEE-ONU (2017). Guide on Valuing Unpaid Household Service Work. Genève : Nations unies.