L’accord de libre-échange conclu entre l’Union européenne (UE) et le marché commun sud-américain (Mercosur, composé du Brésil, de l’Argentine, du Paraguay et de l’Uruguay) représente l’un des jalons les plus significatifs de la politique commerciale européenne des dernières décennies, après plus de 25 ans de négociations. À l’aube de sa mise en œuvre progressive, il importe d’analyser non seulement ses effets structurels sur l’économie européenne, mais aussi les conséquences pour les économies avoisinantes de l’UE et les secteurs les plus exposés.

I. Un cadre commercial d’envergure déjà structuré avant l’accord

Avant l’entrée en vigueur du texte, les relations commerciales entre l’UE et le Mercosur reposaient déjà sur un socle considérable. En 2024, les échanges de biens ont dépassé €111 milliards: €55,2 milliards d’exportations européennes vers le Mercosur et €56 milliards d’importations en provenance du Mercosur. Cette dynamique s’inscrit dans une hausse importante sur la dernière décennie : les importations européennes en provenance de ces pays ont augmenté de plus de 50 %, tandis que les exportations ont progressé d’environ 25 % sur la période 2014-2024.

Cette relation commerciale se caractérise par une forte complémentarité structurée: plus de 80 % des importations européennes depuis le Mercosur sont constituées de matières premières et de produits agricoles, tandis que 86 % des exportations européennes vers le Mercosur concernent des biens manufacturés, notamment machines, équipements industriels et produits pharmaceutiques.

Sur le plan des services, les échanges sont également significatifs: en 2023, l’UE a exporté environ €29 milliards de services vers le Mercosur, alors que €13,4 milliards ont été importés en retour, témoignant de l’importance croissante de ce segment dans les relations bilatérales.

II. Avantages structurés pour l’économie européenne

1. Accroissement attendu des exportations industrielles et de services

Les projections institutionnelles, consolidées par des études professionnelles, estiment que la réduction progressive des barrières tarifaires, dont l’élimination de plus de 91 % des droits de douane sur les exportations de l’UE vers le Mercosur sur une période échelonnée de 10 à 15 ans, pourrait conduire à une augmentation d’environ +39 % des exportations de biens européens vers ces marchés à l’horizon 2040. Ce gain, équivalant à près de €49 milliards de flux supplémentaires, s’accompagnerait du soutien théorique de plus de 440 000 emplois directs et indirects en Europe, surtout dans les secteurs manufacturiers, des machines-outils, de l’automobile, de la chimie et des technologies avancées.

La suppression graduelle des droits de douane sur des gammes de produits manufacturés à forte valeur ajoutée (véhicules, équipements industriels, produits chimiques ou pharmaceutiques) vise à renforcer la compétitivité des exportateurs européens sur un marché de plus de 270 millions de consommateurs.

Le volet services, souvent moins médiatisé, demeure également stratégique: une libéralisation graduelle pourrait favoriser davantage les prestations européennes dans les domaines de la finance, du transport, des technologies de l’information et des services professionnels, qui figurent déjà parmi les principaux segments exportés vers le Mercosur.

2. Opportunités pour certains segments agroalimentaires européens

L’accord ouvre aussi des perspectives intéressantes pour certains produits agroalimentaires européens traditionnellement exportés vers l’Amérique latine. En 2024, ces produits représentaient environ €3,3 milliards d’échanges commerciaux. La suppression des droits de douane élevés sur des catégories comme l’huile d’olive (€600 millions), le vin (€238 millions), les boissons autres que le vin (€259 millions) ou encore le chocolat (€109 millions) devrait contribuer à augmenter les volumes exportés dans ces filières spécialisées. Les droits de douane sur certains produits laitiers comme le fromage ou le lait en poudre seront également progressivement éliminés dans les limites des contingents fixés par le texte.

III. Risques sectoriels et vulnérabilités internes à l’UE

1. Concurrence accrue dans les produits agricoles sensibles

L’un des axes de critique les plus répandus concerne l’impact potentiel de l’accord sur l’agriculture européenne, notamment dans les secteurs déjà exposés à la concurrence internationale. L’accord prévoit l’ouverture d’un quota de 99 000 tonnes de viande bovine en franchise partielle de droits, ce qui représente environ 1,5 % de la production européenne totale et moins de la moitié des volumes actuellement importés en provenance du Mercosur. Ces contingents seront soumis à des droits préférentiels limités et étalés dans le temps, reflétant une tentative d’équilibrer concurrence et protection des marchés locaux.

À cela s’ajoutent des quotas pour d’autres produits, tels qu’une allocation de 180 000 tonnes de volaille en franchise de droits, de quotas pour le riz (60 000 tonnes) ou encore d’un contingent de 45 000 tonnes de miel, chacun représentant une part limitée de la consommation européenne. Ces ouvertures répondent à des besoins spécifiques, mais suscitent des inquiétudes quant à la pression sur les prix et les marges pour les agriculteurs européens.

Le déficit de l’UE vis-à-vis du Mercosur dans certaines filières est déjà observable : en 2024, l’UE a enregistré un déficit commercial de €729 millions dans les fruits et légumes avec le bloc sud-américain, résultant de €984 millions d’importations contre €255 millions d’exportations, et illustrant les déséquilibres structurels préexistants dans certains segments agroalimentaires.

2. Inquiétudes relatives aux normes et à l’égalité de traitement

Une critique récurrente concerne les normes environnementales, sanitaires et de bien-être animal. Si l’accord garantit que tous les produits importés dans l’UE devront satisfaire les normes européennes strictes de sécurité alimentaire et de protection sanitaire, certaines associations environnementales et agricoles estiment que ces dispositions restent insuffisantes pour effectuer un « niveau de jeu véritablement équitable » entre des productions aux coûts parfois plus faibles et des producteurs respectant des standards plus exigeants sur le plan environnemental et social.

Pour répondre en partie à ces préoccupations, le Conseil et le Parlement européens ont approuvé en décembre 2025 des règles de sauvegarde bilatérales plus réactives, avec un abaissement des seuils déclenchant des enquêtes et une mise en œuvre plus rapide de mesures de protection si des importations massives menacent les marchés agricoles européens. Ces dispositions visent à prévenir des perturbations graves des filières locales.

IV. Effets potentiels sur les voisins économiques de l’UE

L’impact de l’accord ne se limite pas aux économies des États membres de l’Union: les pays voisins de l’UE, tels que ceux des Balkans, du Partenariat oriental ou encore la Turquie, pourraient voir leurs flux commerciaux se réajuster en fonction des nouvelles conditions compétitives.

L’accès préférentiel aux marchés sud-américains pourrait repositionner certaines chaînes d’approvisionnement, incitant des économies périphériques à adapter leurs productions et à se spécialiser davantage sur des niches ou à renforcer leur compétitivité via des accords de coopération technique ou des rapprochements normatifs avec Bruxelles. À l’inverse, des filières moins compétitives pourraient se retrouver marginalisées ou amenées à réduire leurs exportations vers des marchés qui désormais valorisent les normes européennes et les produits à haute valeur ajoutée.

V. Safeguards, règles et moteurs de confiance

L’accord ne se limite pas à une simple libéralisation: il instaure également des mécanismes de sauvegarde sectoriels, des règles douanières transitoires, et des cadres pour la coopération réglementaire renforcée dans les domaines de la propriété intellectuelle, de la protection des consommateurs et des marchés publics, cherchant à renforcer à la fois la prévisibilité juridique et le respect des normes sociales et environnementales.

L’UE demeure aussi le premier investisseur étranger en Mercosur, avec un stock d’investissements direct étrangers d’environ €390 milliards en 2023, ce qui confère à l’Union une influence considérable dans le façonnement de normes partagées et de pratiques commerciales durables.

VI. Perspectives et scénarios structurés

Les projections macroéconomiques disponibles suggèrent des gains nets modérés mais persistants pour l’économie européenne à long terme, avec un effet attendu de l’ordre de +0,05 % du PIB de l’UE d’ici 2040 selon les estimations de la Commission européenne, malgré une mise en œuvre progressive et des résultats à court terme encore limités du fait des faibles niveaux commerciaux actuels.

Les secteurs industriels européens, notamment l’automobile, le génie mécanique, la chimie et les produits pharmaceutiques , devraient être parmi les principaux bénéficiaires, en particulier grâce à la suppression graduelle de droits de douane pouvant atteindre jusqu’à 35 % pour certains produits comme les pièces automobiles ou le matériel industriel, ce qui augmente la compétitivité européenne sur les marchés sud-américains.

VII. Le rôle discret mais structurant des multinationales dans l’équation UE-Mercosur

Au-delà des États signataires, l’accord UE-Mercosur s’inscrit dans une dynamique où les grandes multinationales internationales, y compris américaines, jouent un rôle structurant, souvent indirect mais déterminant. De nombreux groupes globaux, actifs dans l’agroalimentaire, l’énergie, la logistique, la chimie ou l’industrie automobile, disposent d’implantations industrielles et financières profondes à la fois dans l’Union européenne et dans les pays du Mercosur, ce qui les place en bénéficiaires potentiels de la fluidification des échanges, indépendamment de leur nationalité formelle. Pour ces acteurs, l’accord ne constitue pas seulement un cadre commercial, mais un outil de sécurisation des chaînes de valeur, de réduction des frictions réglementaires et d’optimisation des flux d’investissement à long terme. Cet angle mérite une attention particulière : il révèle que les effets réels de l’accord pourraient être en partie captés par des entreprises déjà intégrées à l’économie mondiale, capables d’arbitrer entre juridictions, normes et structures de coûts. Sans remettre en cause la souveraineté des politiques commerciales européennes, cette réalité souligne l’enjeu central de gouvernance économique: veiller à ce que les bénéfices de l’ouverture commerciale se traduisent effectivement par de la valeur ajoutée, de l’emploi et de la résilience productive au sein de l’espace européen, et non uniquement par une optimisation globale des bilans de groupes transnationaux.

VIII. Conclusion: une opportunité européenne exigeante mais structurée

L’accord UE-Mercosur, fruit de décennies de diplomatie commerciale, constitue une étape majeure vers une plus grande intégration économique transatlantique. S’il ouvre clairement des opportunités durables de croissance, de diversification des débouchés et de gains réglementaires partagés, il révèle aussi les vulnérabilités de certains secteurs, notamment agricoles, et la nécessité de mécanismes de protection sophistiqués pour accompagner les transitions structurelles.

Plus qu’un simple accord de libre-échange, ce traité est une invitation à renforcer l’intégration normative, l’adaptation des chaînes de valeur européennes, et le soutien aux acteurs les plus exposés, tout en affirmant le rôle de l’UE comme acteur multilatéral capable de concilier ouverture, développement durable et compétitivité à l’échelle mondiale.

Sources

  1. Eurostat, EU-Mercosur trade data (goods) 2024
  2. Conseil de l’Union européenne, EU-Mercosur trade infographic
  3. European Commission, Policy on EU-Mercosur relations
  4. Commission factsheet on export duties removal (agroalimentaire)
  5. Quota and safeguard provisions, EU-Mercosur partnership factsheet.
  6. EU-Mercosur Council & Parliament bilateral safeguards rules (Dec 2025)
  7. The Week, Overview of deal history and projections
  8. Le Monde, Industrial sector gains and GDP projection
  9. EU trade and investment context, Policy
  10. Fruit & vegetable trade deficit stats (EU-Mercosur)

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