1. Les frontières invisibles du pouvoir
Il existe des frontières que nul douanier ne garde et qu’aucun traité ne mentionne. Elles ne séparent pas des territoires, mais des destinées. Elles ne sont ni géographiques ni culturelles. Elles sont patrimoniales. Au cœur de cette ligne invisible se joue aujourd’hui l’un des phénomènes économiques les plus massifs du siècle : la transmission intergénérationnelle de la richesse à une échelle inédite depuis un siècle. Non pas une simple succession privée, mais une reconfiguration silencieuse du pouvoir économique mondial.
Imaginez une planète où une poignée de mains détient non seulement des biens, mais la possibilité même de choix, de mobilité, d’espérance. Ce n’est pas une métaphore, c’est un fait chiffré. À l’échelle mondiale, moins de 0,001 % de la population détient une part de richesse comparable à plusieurs milliards d’êtres humains ; environ 60 000 individus concentrent une fraction considérable du patrimoine mondial, tandis que les 10 % les plus riches possèdent près de 75-76 % de la richesse totale et que les 50 % les plus pauvres en contrôlent environ 2 %.
Ces données, établies par le World Inequality Lab dans le World Inequality Report 2022, ne relèvent ni de l’hyperbole ni du manifeste idéologique : elles décrivent la structure actuelle du capitalisme mondial. Cette concentration devient tangible lorsqu’on la traduit en capacité réelle à vivre, à se déplacer, à se soigner, à investir ou à transmettre. Une fracture silencieuse se forme non pas entre pays, mais au sein même des sociétés, entre ceux qui disposent d’un capital transmissible et ceux qui n’ont que leur force de travail. Nous assistons à l’émergence d’une ségrégation d’un genre nouveau : non plus fondée sur des lois explicites de discrimination, mais sur la concentration cumulative du patrimoine, l’héritage et l’accès différentiel aux ressources fondamentales de l’existence.
2. La transmission qui redessine le monde
Or cette concentration n’est pas statique: elle s’apprête à être transmise. Selon le Billionaire Ambitions Report publié par UBS, environ 6 900 milliards de dollars détenus par des milliardaires devraient changer de mains d’ici 2040. Ce chiffre ne concerne que le sommet de la pyramide patrimoniale. En élargissant aux grandes fortunes mondiales, le World Wealth Report 2024 de Capgemini évoque une « Great Wealth Transfer » représentant plusieurs dizaines de milliers de milliards de dollars au cours des deux prochaines décennies.
- Aux États-Unis, les estimations de Cerulli Associates situent les transferts intergénérationnels à plus de 70 000 milliards de dollars d’ici le milieu des années 2040.
- En Europe, les données d’Eurostat et les travaux de l’OECD montrent une remontée marquée du poids des héritages dans la formation du patrimoine privé depuis les années 1980, revenant vers des niveaux observés au début du XXᵉ siècle.
- En France, les séries longues de l’INSEE et les analyses de France Stratégie indiquent que les flux annuels d’héritage représentent aujourd’hui plus de 15 % du revenu national, contre environ 5 % dans les années 1950, avec des projections cumulées proches de 8 000 à 9 000 milliards d’euros transmis d’ici 2040.
- Selon l’Observatoire des inégalités, les 10 % les plus riches en France perçoivent en moyenne plus de 3 fois les revenus des 10 % les plus modestes, tandis que la part du patrimoine issu d’héritages a fortement progressé depuis les années 1970.
Les rapports récents d’Oxfam confirment une dynamique mondiale de concentration accélérée, soulignant qu’entre 2000 et 2024 le 1 % le plus riche a capté une part disproportionnée de la nouvelle richesse créée. L’héritage n’est donc pas seulement un transfert d’actifs financiers: il est transfert de pouvoir, de sécurité, de capacité d’investissement, de réseaux et d’influence. Il permet l’accès au capital sans dette, la prise de participation stratégique, l’anticipation du risque, l’inscription durable dans les cercles de décision. Dans un monde où certaines multinationales disposent d’un poids économique comparable à celui d’États de taille moyenne, cette concentration patrimoniale devient une question de gouvernance globale.
3. Gouverner la ségrégation par argent
Les données de la World Bank et du International Monetary Fund montrent qu’au sein de nombreuses économies avancées, la part du capital dans la valeur ajoutée a augmenté depuis les années 1980 tandis que la part du travail reculait, renforçant mécaniquement le rôle du patrimoine dans la formation des revenus.
Parallèlement, les travaux de la European Commission et de l’OCDE sur l’érosion des bases fiscales et le transfert de bénéfices (BEPS) documentent les effets de l’optimisation fiscale transnationale sur la capacité redistributive des États. L’OCDE souligne également que la mobilité intergénérationnelle est plus faible dans les pays où les inégalités patrimoniales sont élevées: lorsque le rendement du capital dépasse durablement la croissance, la concentration tend à s’auto-renforcer.
D’ici vingt à quarante ans, le vieillissement démographique en Europe et en Amérique du Nord, l’essor patrimonial de l’Asie mis en évidence par les rapports globaux de richesse d’UBS, et la rigidification progressive des écarts de patrimoine pourraient transformer cette dynamique en architecture durable. Pourtant, les données ne sont pas une fatalité ; elles constituent un diagnostic. L’Union européenne dispose déjà d’instruments concrets (coopération fiscale renforcée, transparence des bénéficiaires effectifs, taux minimal d’imposition international) susceptibles d’infléchir la trajectoire.
L’enjeu n’est ni idéologique ni moral, mais systémique: préserver une économie ouverte et innovante sans laisser l’héritage devenir le déterminant central des trajectoires économiques. Car si rien n’est ajusté, la ségrégation par argent risque de se muer en ségrégation par naissance, fragmentant les sociétés en enclaves patrimoniales quasi inviolables et en périphéries sociales durablement marginalisées. Ce qui se joue d’ici 2040 n’est pas seulement la redistribution de fortunes privées, mais la structure même du pouvoir économique mondial. Et les chiffres, eux, ne spéculent pas.
Conclusion
La ségrégation par argent n’est pas une accusation. C’est un constat.
Les données mondiales convergent :
- la richesse se concentre,
- le capital se valorise plus vite que le travail,
- et la mobilité sociale ralentit.
Nous sommes à un moment charnière. Soit la concentration patrimoniale devient la nouvelle frontière invisible de l’humanité. Soit les institutions (nationales et européennes) adaptent leurs instruments à la réalité du capitalisme mondialisé.
La grande transmission d’héritages loin d’être un simple transfert de biens, est un processus qui façonne les générations, les opportunités et les trajectoires sociales au XXIᵉ siècle. Si la ségrégation par argent n’était d’abord qu’un diagnostic, avec l’ajout des projections d’héritage d’ici 2040 elle devient une fracture historique durable.
Ce que nous appelons égalité des chances est aujourd’hui mis à l’épreuve. Ce n’est plus seulement une question de revenus ou de patrimoines. C’est une question de destins humains, de chance, de liberté et d’équité sociale.
Sources
- World Inequality Lab, World Inequality Report 2022.
- UBS, Billionaire Ambitions Report (2023-2024); Global Wealth Report 2023.
- Capgemini, World Wealth Report 2024.
- Cerulli Associates, estimations sur les transferts intergénérationnels de richesse aux États-Unis (2022-2023).
- OECD, Inheritance Taxation in OECD Countries (2021); données sur mobilité sociale et fiscalité.
- INSEE, comptes nationaux du patrimoine.
- France Stratégie, analyses sur les flux d’héritage en France.
- Observatoire des inégalités, données sur les écarts de revenus et de patrimoine.
- Oxfam, rapports mondiaux sur la concentration des richesses (2023-2024).
- World Bank, World Development Indicators.
- International Monetary Fund, travaux sur la part du capital et les inégalités.
- European Commission, rapports sur l’érosion des bases fiscales et la coopération fiscale internationale.