Une semaine d’inflexion : les banques centrales face à la persistance du choc énergétique

Cette note propose une analyse sectorielle complète de la dynamique des marchés pour la semaine du 26 au 31 mai 2026. Chaque affirmation repose exclusivement sur des sources officielles, des communications de banques centrales et des données vérifiées publiées au cours des 30 derniers jours.

Synthèse : le régime a changé

La semaine du 26 mai marque un tournant décisif dans les anticipations de marché. Trois évolutions convergent, chacune représentant une rupture fondamentale avec les hypothèses qui guidaient les investisseurs au premier trimestre 2026 :

Premièrement, la Banque centrale européenne a signalé, avec une clarté sans précédent pour une institution connue pour son opacité délibérée, qu’une hausse des taux en juin est désormais inévitable. Les membres du directoire Isabel Schnabel et Philip Lane ont explicitement indiqué qu’une réponse de politique monétaire est désormais nécessaire, s’éloignant considérablement du scénario de référence de mars 2026 et, selon Schnabel, même au-delà du scénario « défavorable » qui était auparavant considéré comme un risque de queue.

Deuxièmement, le choc pétrolier est devenu persistant plutôt que transitoire. L’Agence internationale de l’énergie fait état de pertes d’approvisionnement cumulées dépassant le milliard de barils, la demande mondiale de pétrole devant désormais se contracter de 420 000 barils par jour en 2026. Il ne s’agit pas d’un pic temporaire. C’est une reconfiguration structurelle des marchés énergétiques mondiaux, le détroit d’Ormuz étant effectivement fermé depuis fin février.

Troisièmement, les anticipations d’inflation se désancrent à des horizons courts, le précurseur classique d’une spirale inflationniste auto-entretenue. L’enquête de la BCE sur les anticipations des consommateurs montre ce que Schnabel décrit comme un « épaississement de la queue droite » de la distribution de l’inflation, soit un indicateur précoce que les ménages et les entreprises commencent à s’attendre à une inflation plus élevée comme caractéristique permanente du paysage économique.

Ce que cela signifie pour les marchés : Les rendements obligataires augmentent dans les économies développées. Les actions sont confrontées à un bras de fer entre des bénéfices résilients et des taux d’actualisation plus élevés. Les matières premières restent la seule couverture claire contre une inflation persistante. La semaine à venir sera marquée par deux publications de données critiques : l’estimation flash de l’inflation de mai dans la zone euro mardi 2 juin, et les données PCE américaines jeudi 28 mai.

Partie I. Politique des banques centrales: le changement tectonique

1.1 La BCE : du « regarder à travers » à la « réponse nécessaire »

L’évolution la plus significative de la semaine vient de Francfort, et elle mérite une analyse approfondie. Dans deux entretiens séparés publiés le 26 mai, les membres du directoire de la BCE Isabel Schnabel (interviewée le 21 mai) et Philip Lane (interviewé le 19 mai) ont fondamentalement recalibré la position de politique monétaire de la BCE. Leur langage mérite d’être cité longuement car il révèle non seulement leur intention politique mais aussi leur cadre cognitif pour comprendre le choc actuel.

Les messages clés d’Isabel Schnabel :

« Regarder à travers n’est plus une option à mon avis. » Cette expression « regarder à travers » est un raccourci technique dans le langage des banquiers centraux pour désigner l’ignorance des chocs d’offre temporaires au motif que la politique monétaire ne peut pas influencer les prix de l’énergie et devrait se concentrer sur les conditions de la demande. Le cadre doctrinal de la BCE, affiné sur des décennies, veut que les banques centrales « regardent à travers » les pics de prix des matières premières lorsqu’ils sont clairement temporaires. La déclaration de Schnabel selon laquelle ce n’est plus possible représente un changement doctrinal de premier ordre.

« Nous avons en réalité dépassé le scénario défavorable. » Les projections de mars 2026 de la BCE comprenaient trois scénarios : référence (inflation à 2,6 %, croissance à 0,9 %), défavorable (prix de l’énergie plus élevés, résultats moins bons) et sévère. Schnabel déclare maintenant qu’en termes de persistance du choc (non seulement son ampleur, mais sa durée attendue), la situation actuelle dépasse les hypothèses du scénario défavorable. C’est frappant : le « scénario défavorable » était censé capturer un mauvais résultat ; la BCE juge désormais que la réalité est pire que ce mauvais résultat.

« Une hausse des taux en juin sera nécessaire. » C’est l’engagement préalable le plus explicite que la BCE ait jamais formulé en dehors d’une déclaration formelle du Conseil des gouverneurs. Schnabel ne dit pas « nous pourrions envisager » ou « cela dépendra des données ». Elle dit qu’une hausse sera nécessaire sans ambiguïté.

L’inflation a déjà atteint 3 % et devrait approcher 4 % d’ici la fin de l’année. Les données d’inflation d’avril 2026, confirmées par Eurostat le 20 mai, montrent l’IPCH à 3,0 % sur un an, contre 2,6 % en mars. Les prix de l’énergie ont bondi de 10,8 % sur un an. Schnabel projette que cela approchera 4 % d’ici décembre, une trajectoire qui placerait l’inflation à deux fois l’objectif de 2 % de la BCE pendant une période prolongée.

La courbe à terme du pétrole se situe désormais au-dessus du scénario défavorable sur des horizons plus longs. Les marchés n’anticipent plus une normalisation rapide. Ils anticipent une persistance, et la BCE suit.

Plus remarquable encore, Schnabel a déclaré qu’un accord de paix avec l’Iran n’arrêterait pas la hausse des taux. Son raisonnement est essentiel : « Même si la guerre prenait fin aujourd’hui, beaucoup de dégâts ont déjà été causés aux infrastructures énergétiques et aux chaînes d’approvisionnement mondiales. Donc, même dans ce cas, je pense qu’une réaction de politique monétaire serait nécessaire ». Cela indique que la BCE croit que les dommages du côté de l’offre sont structurels, non réversibles à court terme.

L’analyse complémentaire de Philip Lane :

Lane, l’économiste en chef de la BCE, a proposé un cadre à trois scénarios pour comprendre la fonction de réaction de la BCE :

ScénarioCaractéristiques du chocRéponse politique
1. BéninFaible et temporaireRegarder à travers
2. MoyenPersistant mais de taille moyenneRéponse limitée, pas de cycle complet
3. SévèreLarge et s’élargissantRéponse plus forte nécessaire

Lane a également souligné l’importance des « effets indirects », le mécanisme par lequel la hausse des prix de l’énergie se propage à l’ensemble de l’économie. « Nos enquêtes suggèrent que de nombreuses entreprises s’attendent à devoir augmenter leurs prix », a déclaré Lane, ajoutant que cela pourrait conduire à un « problème d’inflation plus large » et à un « problème majeur ».

Le bulletin économique de la BCE (numéro 3, 2026), publié le 14 mai, fournit le contexte institutionnel :

Les taux sont restés inchangés lors de la réunion du 30 avril : la facilité de dépôt reste à 2,00 %, le taux principal de refinancement à 2,15 %. Cependant, le Conseil des gouverneurs a noté que « les risques à la hausse pour l’inflation et les risques à la baisse pour la croissance se sont intensifiés ». Le bulletin observe également que si les anticipations d’inflation à long terme restent ancrées (une condition clé pour que la BCE évite un resserrement agressif) « les anticipations d’inflation à des horizons plus courts ont augmenté de manière significative ».

Implications de marché pour la semaine à venir : La réunion du Conseil des gouverneurs des 4-5 juin est désormais en direct. Les marchés intègrent deux à trois hausses de taux pour 2026, ce qui porterait le taux de dépôt à 2,50-2,75 %, le plus haut niveau depuis mars 2025. La question n’est plus de savoir si la BCE va bouger, mais avec quelle agressivité et si le premier mouvement sera de 25 points de base ou, dans un scénario de pression extrême, de 50 points de base.

Pour l’investisseur, l’idée clé est la suivante : La BCE a franchi un seuil psychologique. Après avoir maintenu ses taux pendant un an, elle s’engage désormais à resserrer dans une économie qui ralentit. La dernière fois que la BCE a augmenté ses taux dans un ralentissement, c’était en 2011. La différence est qu’en 2011, le choc était celui de la dette souveraine ; aujourd’hui, c’est celui de l’approvisionnement énergétique. Les pressions inflationnistes sont plus réelles, mais les conséquences sur la croissance sont également plus sévères.

1.2 La Fed : elle observe, elle attend, mais elle observe très attentivement

La position de la Réserve fédérale américaine est plus nuancée que celle de la BCE, et la divergence est importante pour l’allocation d’actifs mondiale.

Les prochaines données d’inflation PCE (dépenses de consommation personnelle) seront publiées par le Bureau of Economic Analysis jeudi 28 mai, le point de données le plus important de la semaine pour les marchés américains.

Ce que nous savons avant la publication :

L’IPC d’avril (publié le 15 mai) a montré une inflation globale à 3,8 % sur un an, son plus haut niveau en trois ans, avec une augmentation mensuelle de 0,6 %. L’IPC est la mesure orientée vers les consommateurs ; il nous dit ce que les ménages paient réellement.

Le PPI d’avril (publié le 14 mai) a bondi de 1,4 % par rapport au mois précédent, dépassant de loin les prévisions de marché de 0,5 %. L’indice des prix à la production mesure les coûts au niveau de gros, ce que les entreprises paient pour leurs intrants. Une hausse du PPI de cette ampleur précède généralement une hausse de l’inflation à la consommation de deux à trois mois, les entreprises répercutant leurs coûts.

Le PCE de base de mars (le plus récent disponible avant jeudi) s’établissait à +3,2 % sur un an. La trajectoire du PCE de base ces derniers mois a été : décembre 3,0 %, janvier 3,1 %, février 3,0 %, mars 3,2 %.

Le dilemme de la Fed, clairement énoncé :

Contrairement à la BCE, qui subit un choc d’importation pur sur lequel elle n’a aucun contrôle, la Fed bénéficie de l’indépendance énergétique relative des États-Unis. Les États-Unis sont un exportateur net de gaz naturel et un producteur majeur de pétrole. La transmission des prix mondiaux du pétrole à l’inflation américaine est donc moins directe et moins sévère qu’en Europe.

Cependant, la Fed ne peut pas ignorer complètement les pressions inflationnistes mondiales. Si le PCE de base reste supérieur à 3 % et surtout s’il accélère à 3,4 % comme prévu, le plaidoyer en faveur de la patience s’affaiblit considérablement. La position actuelle de la Fed, articulée dans la déclaration du FOMC de mai, est que les récentes pressions inflationnistes sont « temporaires ». Les données PCE d’avril serviront de preuve pour ou contre cette affirmation.

Le contexte de la confiance des consommateurs :

L’indice de confiance des consommateurs de l’Université du Michigan, publié ce mois-ci, est encore plus bas que le creux historique enregistré en juin 2022. Les consommateurs américains sont plus pessimistes aujourd’hui qu’ils ne l’étaient au plus profond de la crise inflationniste post-pandémique. Ce pessimisme est alimenté par la hausse des prix à la pompe et au supermarché, et par les anticipations que les prix continueront d’augmenter.

Pour l’investisseur, l’idée clé est la suivante : La Fed et la BCE suivent des voies divergentes, mais toutes deux font face à la même réalité sous-jacente, nottament que le choc énergétique est persistant et il alimente l’inflation de base. La BCE bouge la première et plus agressivement parce que son exposition est plus grande. La Fed observe et attend, mais si les données PCE de jeudi confirment une accélération, la phase « d’attente » prendra fin rapidement.

1.3 La divergence des banques centrales : implications pour les devises et les flux de capitaux

La divergence politique entre la BCE (resserrement dans un contexte de faiblesse) et la Fed (statu quo, potentiellement baisse ultérieure) a des implications profondes pour les taux de change et les flux de capitaux transfrontaliers.

La dynamique euro-dollar : Si la BCE augmente ses taux en juin tandis que la Fed maintient les siens, le différentiel de taux d’intérêt se rétrécit, ce qui soutient généralement l’euro face au dollar. Cependant, ce n’est pas une opération simple. L’euro est aussi une monnaie cyclique et il s’affaiblit lorsque la croissance européenne sous-performe. Avec une croissance de la zone euro désormais projetée à seulement 0,9 % pour 2026, le vent contraire cyclique contre l’euro est substantiel. L’effet net est ambigu.

L’exposition des marchés émergents : Selon la CNUCED, la perturbation d’Ormuz frappe les économies émergentes par de multiples canaux. Depuis l’escalade de fin février, les monnaies se sont dépréciées de 2,9 % en Afrique, de 2,3 % en Amérique latine et dans les Caraïbes, et de 1,0 % en Asie et Océanie en développement. Les rendements des obligations souveraines externes ont augmenté de 0,64 point de pourcentage en Afrique, 0,36 point en Amérique latine et 0,70 point en Asie en développement.

Le chiffre de 3,4 milliards : La CNUCED note que 3,4 milliards de personnes vivent dans 46 pays en développement qui dépensent déjà plus pour le service de leur dette que pour la santé ou l’éducation. Ces économies avaient très peu de marge pour absorber un choc supplémentaire avant même la fermeture d’Ormuz. La crise actuelle atterrit sur des fondations déjà fragiles.

Pour l’investisseur, cela signifie : La dette et les devises des marchés émergents font face à des vents contraires importants. La logique traditionnelle « risque / sécurité » est compliquée par le fait que le choc est du côté de l’offre, non de la demande. Les pays qui sont importateurs nets d’énergie (la majeure partie de l’Asie émergente, certaines parties de l’Amérique latine) sont particulièrement vulnérables.

Partie II. Marchés de l’énergie : le choc d’offre sans précédent

2.1 Le rapport de l’AIE de mai 2026 : les chiffres qui comptent

Le rapport mensuel sur le marché pétrolier de l’Agence internationale de l’énergie de mai 2026, publié à la mi-mai, fournit l’évaluation la plus autorisée du marché pétrolier mondial disponible pour les investisseurs cette semaine. Les données sont frappantes et méritent une attention minutieuse.

L’effondrement de l’offre : les chiffres clés

IndicateurValeurSignification
Offre pétrolière mondiale (avril 2026)95,1 mb/jEn baisse de 1,8 mb/j par rapport à mars
Pertes totales depuis février12,8 mb/jPlus grande perturbation de l’histoire
Production des pays du Golfe sous le niveau d’avant-guerre14,4 mb/jCœur du choc
Pertes d’approvisionnement cumulées> 1 milliard de barilsÉquivalent à plus de 1 % de la demande annuelle mondiale

Comprendre le chiffre de 14,4 mb/j : Avant le conflit, les producteurs du Golfe (Arabie saoudite, EAU, Koweït, Qatar, Irak et autres) produisaient environ 28-30 mb/j. La fermeture du détroit d’Ormuz par lequel transitaient environ 20 mb/j de pétrole et 30 % du commerce mondial de GNL, a effectivement mis hors service près de la moitié de cette production. Certaines exportations ont été redirigées vers des ports alternatifs (côte ouest de l’Arabie saoudite, Fujairah aux EAU, oléoduc Irak-Turquie), mais ces alternatives ont une capacité limitée.

La destruction de la demande : le choc symétrique

La surprise dans cette crise et la raison pour laquelle les modèles traditionnels du marché pétrolier échouent, est que le choc d’offre provoque déjà une destruction de la demande. Les prévisions de l’AIE :

IndicateurValeurChangement par rapport aux prévisions d’avant-guerre
Demande pétrolière mondiale 2026104 mb/j-1,3 mb/j
Variation annuelle-420 000 b/jPremière contraction depuis 2020
Baisse de la demande au T2 2026-2,45 mb/j vs 2025Baisse trimestrielle la plus forte jamais enregistrée

Où la demande baisse le plus :

  • Charges d’alimentation pétrochimiques (GPL, éthane et naphta) : Représentent environ la moitié de la révision à la baisse de la demande pour 2026. Ce sont des intrants industriels ; leur déclin signale un ralentissement manufacturier plus large.
  • Carburéacteur et kérosène : La demande s’est affaiblie fortement alors que les compagnies aériennes réduisent leurs vols en réponse à la hausse des coûts du carburant et aux perturbations dans les hubs aéronautiques du Golfe. Dubaï, Doha et Abou Dhabi (des points de transit mondiaux majeurs) ont vu leur trafic s’effondrer.
  • Pays de l’OCDE : -930 000 b/j au T2. Le monde développé ressent la pression à la pompe et dans l’activité industrielle.
  • Économies non-OCDE : -1,5 mb/j au T2. Les marchés émergents, souvent plus intensifs en énergie et dotés de filets de sécurité sociale moins développés, sont frappés encore plus durement.

Les stocks : le tampon a disparu

Les stocks mondiaux de pétrole sont le tampon entre l’offre et la demande. Lorsque les stocks sont élevés, les prix sont stables. Lorsque les stocks sont bas, les prix deviennent volatils. Les données de l’AIE sur les stocks sont alarmantes :

PériodeVariation des stocksPrélèvement cumulé
Mars 2026-129 mb-129 mb
Avril 2026-117 mb-246 mb
Stocks terrestres d’avril (seuls)-170 mb

Le prélèvement de 250 millions de barils : Au cours des mois de mars et avril, les stocks mondiaux ont diminué d’environ 250 millions de barils. L’AIE note que les perturbations persistantes du commerce maritime via le détroit ont contribué à un déclin de 170 millions de barils des stocks terrestres en avril seulement, tandis que le « pétrole sur l’eau » (pétroliers en mer, en attente ou détournés) a augmenté de 53 millions de barils.

Ce que signifie « pétrole sur l’eau » : Lorsque les pétroliers ne peuvent pas transiter par le détroit, ils soit attendent (s’ils pensent que le transit reprendra), soit empruntent de longues routes alternatives autour de l’Afrique (ajoutant 30 à 40 jours aux temps de trajet). Le pétrole qui est sur l’eau est du pétrole qui n’est pas encore disponible pour les raffineries. Cela crée un décalage entre l’offre et la disponibilité, exacerbant la volatilité des prix.

Le raffinage : le goulot d’étranglement caché

Les débits de brut des raffineries mondiales devraient chuter de 4,5 mb/j au T2 2026 à 78,7 mb/j, et diminuer de 1,6 mb/j à 82,3 mb/j pour l’ensemble de l’année. Les raffineurs sont confrontés à des dommages d’infrastructures, à des restrictions à l’exportation et à une moindre disponibilité des charges d’alimentation.

Malgré une baisse des débits de raffinage, les marges de raffinage sont restées à des niveaux historiquement élevés, soutenues par des spreads de cracking des distillats moyens records. En français simple : même si les raffineries traitent moins de pétrole, les produits qu’elles fabriquent (diesel, fioul de chauffage, carburéacteur) se vendent à des primes énormes par rapport au brut en raison de la rareté. C’est un signe classique d’un choc piloté par l’offre.

Les prix : l’histoire de la volatilité

Le brut North Sea Dated a atteint en moyenne 120,36 dollars le baril en avril, en hausse de 16,50 dollars par rapport au mois précédent. La fourchette de négociation en avril a été de près de 50 dollars le baril, de moins de 100 à 144 dollars. Au moment de la publication du rapport de l’AIE (mi-mai), les prix s’étaient modérés autour de 110 dollars le baril, mais la volatilité reste extrême.

L’idée clé de l’AIE qui mérite d’être citée intégralement :

« Plus de dix semaines après le début de la guerre au Moyen-Orient, les pertes d’approvisionnement croissantes dans le détroit d’Ormuz épuisent les stocks mondiaux de pétrole à un rythme record […] Avec le trafic de pétroliers dans le détroit d’Ormuz toujours restreint, les pertes d’approvisionnement cumulées des producteurs du Golfe dépassent déjà 1 milliard de barils et plus de 14 mb/j de pétrole sont maintenant arrêtés, un choc d’approvisionnement sans précédent. »

Les perspectives : L’AIE suppose une reprise progressive des flux à travers le détroit à partir de juin. Cependant, l’agence avertit que « l’offre se rétablira probablement plus lentement que la demande ». Le marché devrait rester déficitaire jusqu’au quatrième trimestre 2026, ce qui alimentera probablement de nouvelles fluctuations des prix avant la période de pointe de la demande estivale.

Pour l’investisseur, l’idée clé est la suivante : Le marché pétrolier est passé d’un équilibre offre-demande « normal » à un régime de déconnexion physique. Les modèles traditionnels qui reposent sur l’élasticité-prix de l’offre et de la demande sont temporairement invalidés. Le seul indicateur fiable est le niveau des stocks physiques, et ils sont dans le rouge.

2.2 La perturbation du détroit d’Ormuz : l’évaluation complète de la CNUCED

La CNUCED (Conférence des Nations Unies sur le commerce et le développement) suit les effets d’entraînement de la fermeture d’Ormuz avec une inquiétude croissante. Leur dernière évaluation, mise à jour le 13 mai 2026, fournit le contexte macroéconomique que tout investisseur doit comprendre.

La voie navigable reste « pratiquement fermée » à la mi-mai, selon la CNUCED. C’est un blocus soutenu de l’un des goulets d’étranglement les plus critiques au monde.

L’évaluation de la CNUCED : « Ce qui a commencé comme une perturbation dans un corridor clé pour les produits énergétiques se propage maintenant à l’ensemble de l’économie mondiale ».

Impact sur le PIB mondial : La CNUCED s’attend à une croissance du PIB mondial de 2,6 % en 2026, une décélération significative par rapport aux attentes d’avant-conflit. Pour les économies matures, la croissance est désormais estimée à +1,5 % (en baisse par rapport aux prévisions précédentes). Pour les économies émergentes, la prévision est désormais de 4,1 % (en baisse par rapport à 4,2 %).

Les canaux de transmission : comment le choc se propage

Canal 1 : Prix de l’énergie. C’est le canal principal. La hausse des prix du pétrole et du gaz augmente les coûts de production dans tous les secteurs de l’économie.

Canal 2 : Engrais. Le détroit d’Ormuz transporte des volumes significatifs de GNL, qui est un intrant clé pour la production d’engrais azotés. Les prix des engrais augmentent, ce qui se traduira éventuellement par des prix alimentaires plus élevés.

Canal 3 : Coûts du transport maritime. L’indice des pétroliers «brut» est à 215 et l’indice des pétroliers « clean » (produits raffinés) à 188, en prenant le 27 février 2026 comme base de 100. Les coûts de transport ont plus que doublé pour certaines routes.

Canal 4 : Transport de conteneurs et vrac sec. Même les segments moins directement touchés par la fermeture d’Ormuz voient leurs coûts augmenter en raison des routes plus longues, des assurances plus élevées et de l’incertitude générale.

La dimension des pays en développement : 3,4 milliards de personnes en risque

Le constat le plus sobre de la CNUCED : 3,4 milliards de personnes vivent dans 46 pays en développement qui dépensent déjà plus pour le service de leur dette que pour la santé ou l’éducation. Ces économies n’avaient aucune marge de manœuvre budgétaire avant la crise. Aujourd’hui, elles sont confrontées à :

  • Faiblesse des monnaies : Depuis l’escalade, les monnaies se sont dépréciées de 2,9 % en Afrique, 2,3 % en Amérique latine et dans les Caraïbes, et 1,0 % en Asie et Océanie en développement. Des monnaies plus faibles rendent les importations (carburants et aliments) plus chères.
  • Hausse des coûts d’emprunt : Les rendements des obligations souveraines externes ont augmenté de 0,64 point de pourcentage en Afrique, 0,36 point en Amérique latine et 0,70 point en Asie et Océanie en développement depuis le 27 février.
  • Fuite des capitaux : Les investisseurs s’éloignent des actifs plus risqués, vendant actions, obligations et monnaies liées aux pays en développement. Les ventes ont été plus prononcées que celles observées dans les économies avancées.

Les recommandations politiques de la CNUCED : Le rapport appelle à des mesures pour stabiliser les prix, contenir les effets d’entraînement dans les domaines de l’énergie, du commerce et de la finance, et améliorer l’accès au financement d’urgence pour les pays vulnérables. Des mesures spécifiques incluent un financement extérieur d’urgence pour les importations essentielles et le service de la dette, des prêts des banques de développement, un allègement de la dette, des swaps de devises des banques centrales et une assistance financière régionale.

Pour l’investisseur, l’idée clé est la suivante : Le segment de la dette et des devises des marchés émergents n’est pas monolithique. Les pays qui sont exportateurs nets d’énergie (certains dans le Golfe, certaines parties de l’Afrique, Amérique latine) peuvent bénéficier de la hausse des prix du pétrole, bien qu’ils soient également confrontés à des coûts de perturbation. Les pays qui sont importateurs nets d’énergie (la majeure partie de l’Asie, de nombreux pays d’Afrique, Europe de l’Est) sont confrontés à un triple choc : hausse des coûts d’importation, monnaies plus faibles et conditions financières plus strictes.

Partie III. Dynamique de l’inflation : de l’énergie au cœur, du temporaire au persistant

3.1 La zone euro : la transmission a commencé et elle s’accélère

Les données d’inflation d’avril confirmées, publiées par Eurostat le 20 mai, fournissent la base de référence pour la semaine à venir :

L’IPCH de la zone euro a accéléré à 3,0 % sur un an en avril, contre 2,6 % en mars. Cela correspond à l’estimation flash publiée le 30 avril. L’inflation sous-jacente (hors énergie, alimentation, alcool et tabac) s’est légèrement assouplie à 2,2 % en avril, contre 2,3 % en mars.

La composition est extrêmement importante :

ComposanteVariation annuelleContribution
Énergie+10,8 %Principal moteur
Services+3,0 %Forte, montre des effets de second tour
Alimentation, alcool, tabac+2,4 %En hausse
Biens industriels non énergétiques+0,8 %Modérée mais en accélération

Sur une base mensuelle, l’IPCH a grimpé de 1,0 % en avril, un rythme extrêmement rapide qui, s’il était maintenu, impliquerait une inflation annuelle bien supérieure à 12 %. Le chiffre mensuel capture l’immédiateté du choc.

Pourquoi l’inflation sous-jacente s’est assouplie alors que l’inflation globale a augmenté : Cela semble contre-intuitif mais est en fait diagnostique. L’inflation sous-jacente (hors énergie) s’est assouplie de 2,3 % à 2,2 % parce que le choc énergétique a été si soudain et si sévère qu’il ne s’est pas encore entièrement transmis aux autres prix. Le décalage entre la hausse des prix de l’énergie et leur traduction dans l’inflation sous-jacente est typiquement de trois à six mois. L’assouplissement de l’inflation sous-jacente en avril n’est pas un signe de soulagement. C’est le calme avant la tempête.

L’évaluation d’Isabel Schnabel de la situation actuelle, au 26 mai :

Schnabel prévoit que l’inflation « va continuer à augmenter » vers 4 % à la fin de l’année. Elle a déclaré que nous voyons déjà « des signes croissants que le choc se propage à d’autres parties du panier de consommation ».

Les trois indicateurs que Schnabel surveille de près :

Premièrement, les anticipations de prix de vente des entreprises. L’enquête de la Commission européenne montre une forte augmentation dans tous les secteurs de la part des entreprises prévoyant d’augmenter leurs prix de vente au cours des trois prochains mois. Schnabel note que cette augmentation est « plus rapide qu’en 2022 » et 2022 était le pic de la poussée inflationniste post-pandémique.

Deuxièmement, les anticipations d’inflation des consommateurs et des entreprises. Les anticipations à court terme ont fortement augmenté. Plus inquiétant : l’enquête de la BCE sur les anticipations des consommateurs montre « un certain épaississement de la queue droite de la distribution ». En français simple, plus de gens s’attendent à une inflation très élevée qu’auparavant. C’est un indicateur précoce que « le risque d’un désancrage des anticipations d’inflation augmente ».

Troisièmement, les salaires. Les données salariales arrivent avec des décalages, mais les indicateurs prospectifs montrent une légère révision à la hausse des anticipations de croissance des salaires. Si les salaires commencent à rattraper l’inflation énergétique, la spirale prix-salaires (le scénario cauchemardesque pour les banquiers centraux) devient une possibilité réelle.

La projection de base de la BCE de mars : IPCH à 2,6 % pour 2026. Schnabel indique maintenant que l’inflation réelle a déjà atteint 3 % (confirmé) et devrait approcher 4 % d’ici la fin de l’année. Lane confirme que « nous allons probablement procéder à un nouvel ajustement à la hausse des prévisions d’inflation en juin ».

Pour l’investisseur, l’idée clé est la suivante : Le cadre doctrinal de la BCE, qu’elle peut « regarder à travers » les chocs énergétiques parce qu’ils sont temporaires, est en train d’être abandonné parce que le choc n’est plus temporaire. Le risque d’effets de second tour (spirales prix-salaires) n’est plus théorique ; il est visible dans les données d’enquête. C’est le ton le plus « faucon » que la BCE ait adopté depuis la crise inflationniste de 2022, et cela a des implications directes pour les rendements obligataires, les valorisations boursières et les marchés des changes.

3.2 Les États-Unis : en attendant les données PCE, prêts à une surprise à la hausse

Le tableau inflationniste américain est différent de celui de l’Europe, mais pas nécessairement meilleur.

La BEA publiera les données PCE d’avril jeudi 28 mai. C’est la mesure d’inflation préférée de la Fed, et elle sera scrutée avec une intensité difficile à surestimer .

Ce que nous savons des IPC et IPP d’avril (déjà publiés) :

IndicateurRéelPrévisionPrécédent
IPC avril (sur un an)3,8 %~3,5 %3,5 % (mars)
IPC avril (sur un mois)0,6 %~0,3 %0,2 % (mars)
IPP avril (sur un mois)1,4 %0,5 %-0,4 % (mars)

L’IPC d’avril est le plus élevé depuis trois ans. L’augmentation mensuelle de 0,6 % est particulièrement préoccupante car elle suggère une dynamique, pas seulement des effets de base. La hausse de l’IPP d’avril de 1,4 % par rapport au mois précédent a dépassé de loin même les prévisions les plus pessimistes.

Ce que les économistes attendent pour le PCE d’avril :

Selon le Financial Times, les économistes s’attendent à ce que le PCE de base (hors alimentation et énergie) ait augmenté à 3,4 % sur un an en avril, ce qui serait le niveau le plus élevé depuis mi-2023.

Le modèle de prévision « nowcasting » de la Fed de Cleveland fournit une estimation plus granulaire :

IndicateurEstimation avrilEstimation mai
PCE global3,73 %3,93 %
PCE de base3,28 %3,32 %
PCE annualisé T2> 5 %
PCE de base annualisé T23,46 %

Le modèle de la Fed de Cleveland estime que l’inflation PCE annualisée du deuxième trimestre dépasse 5 %, un taux qui serait extrêmement inconfortable pour la Fed.

Ce que cela signifie pour le récit « temporaire » de la Fed :

La Fed a maintenu que les récentes pressions inflationnistes sont « temporaires », un mot qui porte un lourd bagage de la période 2021-2022 où la Fed a tristement mal jugé l’inflation comme temporaire. Les données d’avril (IPC à 3,8 %, IPP bondissant de 1,4 %, PCE de base attendu à 3,4 %) contestent directement ce récit.

Le contexte de la confiance des consommateurs :

L’indice de confiance des consommateurs de l’Université du Michigan, publié ce mois-ci, est encore plus bas que le creux historique enregistré en juin 2022. Les consommateurs américains sont plus pessimistes aujourd’hui qu’ils ne l’étaient au plus profond de la crise inflationniste post-pandémique. Ce pessimisme est alimenté par la hausse des prix à la pompe et au supermarché, et par les anticipations que les prix continueront d’augmenter.

Pour l’investisseur, l’idée clé est la suivante : Le récit inflationniste américain n’est pas aussi sévère que celui de l’Europe (le choc énergétique est moins direct car les États-Unis sont un exportateur net d’énergie), mais il va dans la même direction. La publication du PCE de jeudi validera soit la patience de la Fed, soit forcera une réévaluation. Le consensus attend une accélération à 3,4 % du PCE de base. Si le chiffre réel est plus élevé, les marchés réévalueront immédiatement les anticipations concernant la Fed.

Partie IV. Marchés obligataires : le réajustement des rendements a commencé

4.1 Zone euro : hausse des primes de terme et fin du « bas pour longtemps »

Schnabel a abordé directement la récente vente des obligations dans son entretien du 26 mai, et son diagnostic est essentiel pour comprendre où vont les rendements :

« La hausse des rendements obligataires dans la zone euro est principalement due à une augmentation de la compensation de l’inflation. Et cela reflète en partie une augmentation des primes de risque d’inflation en raison de l’incertitude accrue concernant les perspectives d’inflation futures. »

Traduction du langage de Schnabel :

Les « rendements obligataires » sont ce que les investisseurs gagnent en prêtant de l’argent aux gouvernements. La « compensation de l’inflation » est la partie des rendements obligataires qui reflète l’inflation future attendue. Les « primes de risque d’inflation » sont un coussin supplémentaire que les investisseurs exigent parce qu’ils sont incertains quant à l’inflation future. C’est une prime d’assurance contre le risque que l’inflation surprenne à la hausse.

L’observation cruciale de Schnabel : Les taux réels à dix ans sont restés stables. L’intégralité du mouvement des rendements obligataires (la vente qui a poussé les rendements des obligations d’État européennes à la hausse au cours du mois dernier)concerne les anticipations d’inflation, pas les anticipations de croissance réelle.

Ce que cela signifie : Le marché ne vend pas des obligations parce qu’il attend une croissance plus forte (ce qui serait une raison cyclique normale pour une hausse des rendements). Il vend des obligations parce qu’il attend une inflation plus élevée. C’est une dynamique plus dangereuse car elle implique que le marché obligataire perd confiance dans la capacité de la BCE à contrôler l’inflation.

L’évaluation de la BCE sur les spreads souverains :

Les rendements obligataires italiens, espagnols et français se sont élargis par rapport aux Bunds allemands, mais la BCE juge cet élargissement comme « justifié » (reflétant les fondamentaux) plutôt que « injustifié » (attaque spéculative). Le TPI ne serait déclenché que si les spreads s’élargissaient au-delà de ce que les fondamentaux justifient.

L’anticipation par le marché des hausses de taux de la BCE :

Les investisseurs intègrent actuellement deux hausses de taux d’un quart de point cette année, ce qui porterait le taux de dépôt à 2,50 %. Certains voient environ 50 % de chances pour un troisième mouvement au cours de l’année prochaine. Les économistes sont plus prudents, ne voyant que deux hausses suivies d’une baisse à la mi-2027.

L’indice de Schnabel sur le nombre de hausses :

Schnabel a souligné que la propre projection de base de la BCE intégrait les anticipations de marché de deux hausses de taux. Cela suggère que les prévisions internes de la BCE supposent deux hausses. Cela n’exclut pas une troisième, mais suggère que deux est le scénario de base.

Pour l’investisseur, l’idée clé est la suivante : Les rendements obligataires européens se réajustent pour refléter un monde d’inflation plus élevée et plus persistante. Le rendement du Bund allemand à 10 ans, qui a passé la majeure partie de la dernière décennie en dessous de zéro, est maintenant positif et augmente. Cela a des implications profondes pour toutes les classes d’actifs, car le taux sans risque est le fondement sur lequel toutes les autres valorisations d’actifs sont construites.

4.2 Les bons du Trésor américain : suivant le signal d’inflation, en attendant les données PCE

Les rendements des bons du Trésor américain évoluent en symbiose avec les développements européens, mais la fonction de réaction plus lente de la Fed et l’indépendance énergétique relative de l’économie américaine, signifie que le marché du Trésor reste moins volatil que ses homologues européens.

La dynamique clé : Si la publication du PCE de jeudi montre une inflation de base à 3,4 % ou plus, les rendements du Trésor augmenteront probablement sur toute la courbe, les marchés intégrant une probabilité plus élevée d’un resserrement de la Fed. Si l’inflation de base est inférieure aux attentes, les rendements pourraient se stabiliser ou baisser modestement.

Le récit des taux réels : Contrairement à l’Europe, où les taux réels sont restés stables, les taux réels américains ont également augmenté modestement, reflétant non seulement les anticipations d’inflation mais aussi une certaine réévaluation des perspectives de croissance. La force relative de l’économie américaine (croissance du PIB révisée à 2,3 % pour 2026) soutient des taux réels plus élevés.

Pour l’investisseur, l’idée clé est la suivante : Le marché du Trésor attend les données PCE. La semaine à venir sera probablement calme jusqu’à jeudi, puis volatile après la publication. Le positionnement avant le chiffre est la principale question tactique.

Partie V. Marchés actions : résilience des bénéfices contre hausse des taux d’actualisation

5.1 La tension fondamentale : bons bénéfices, mauvais taux d’actualisation

Les marchés actions sont confrontés à une tension fondamentale qui devrait définir l’environnement de négociation pour le reste de l’année 2026.

D’un côté : des bénéfices résilients. Les bénéfices des entreprises, en particulier aux États-Unis, ont mieux résisté que prévu. Le boom de l’IA est un choc de demande réel pour les semi-conducteurs, les centres de données et les infrastructures connexes. Les entreprises énergétiques bénéficient de la hausse des prix du pétrole. Les entrepreneurs de défense voient une demande accrue.

De l’autre côté : des taux d’actualisation plus élevés. Le taux sans risque (rendements des obligations d’État) augmente. La prime de risque des actions (le rendement supplémentaire que les investisseurs exigent pour détenir des actions plutôt que des obligations) peut également augmenter alors que l’incertitude s’accroît. Des taux d’actualisation plus élevés réduisent la valeur actuelle des bénéfices futurs, exerçant une pression à la baisse sur les cours des actions.

L’effet net : Les actions devraient rester dans une fourchette, avec une dispersion sectorielle remplaçant la direction générale du marché. Les investisseurs devront être sélectifs.

5.2 Analyse sectorielle : gagnants et perdants du régime actuel

Énergie : Gagnant clair. Des prix du pétrole entre 110 et 130 dollars le baril se traduisent par des bénéfices records pour les compagnies pétrolières intégrées et les sociétés d’exploration et de production pures. La mise en garde : la destruction de la demande est réelle, et si la demande chute plus vite que les prix n’augmentent, les volumes comptent. Mais pour l’instant, le secteur de l’énergie est la couverture la plus directe contre le choc actuel.

Semi-conducteurs : Tableau complexe. Le boom de l’IA stimule la demande pour les puces avancées (GPU de Nvidia, accélérateurs IA spécialisés). Mais la fabrication de semi-conducteurs est énergivore, et la hausse des coûts de l’énergie pèse sur les marges. Le secteur est également confronté à des risques géopolitiques (Taïwan, Corée du Sud). Gagnants : les entreprises ayant un pouvoir de fixation des prix et une production diversifiée. Perdants : les producteurs de puces de base avec des marges minces.

Énergies renouvelables : Bénéficiaire structurel de la hausse des prix des combustibles fossiles. Le solaire, l’éolien et le stockage par batteries deviennent plus compétitifs à mesure que les prix du pétrole et du gaz augmentent. Cependant, les projets renouvelables sont également confrontés à des coûts d’intrants plus élevés (métaux, logistique, financement). L’effet net est positif mais moins spectaculaire qu’un simple récit « pétrole en hausse, renouvelables en hausse » ne le suggérerait.

Compagnies aériennes et transport : Perdants clairs. Les prix du carburéacteur ont bondi et la demande diminue alors que les vols sont annulés et que les voyages d’affaires diminuent. Les compagnies aériennes sont confrontées à une double pression : des coûts plus élevés et une demande plus faible. Les transporteurs de fret sont confrontés à des pressions similaires.

Consommation discrétionnaire : Négatif. La hausse des prix de l’énergie agit comme un impôt sur le revenu disponible. Les consommateurs ont moins d’argent à dépenser pour les articles discrétionnaires (restaurants, voyages, divertissements). La lecture de la confiance des consommateurs de l’Université du Michigan (inférieure au creux historique de juin 2022) confirme le pessimisme.

Financières : Mitigé. Les banques bénéficient de taux d’intérêt plus élevés (marges d’intérêt nettes plus larges) mais sont confrontées à un risque de crédit plus élevé alors que l’économie ralentit. La courbe des taux (l’écart entre les taux longs et courts) reste relativement plate, ce qui n’est pas idéal pour la rentabilité des banques. Les compagnies d’assurance sont confrontées à l’inflation des sinistres mais bénéficient également de revenus de placement plus élevés.

5.3 La question de la valorisation de l’IA

Le segment de l’IA a été l’un des plus encombrés de l’histoire des marchés. La question pour la semaine à venir : les valorisations de l’IA peuvent-elles résister à des taux d’actualisation plus élevés ?

Le scénario haussier : L’IA est une technologie véritablement améliorante pour la productivité avec des décennies de croissance devant elle. La transition de l’entraînement à l’inférence (de la construction de modèles d’IA à leur exécution) n’en est qu’à ses débuts. Les entreprises qui fournissent l’infrastructure (semi-conducteurs, cloud computing, centres de données) ont un pouvoir de fixation des prix et une croissance visible.

Le scénario baissier : Les actions liées à l’IA ont été valorisées comme si la technologie allait transformer l’économie du jour au lendemain. Des taux d’actualisation plus élevés pénalisent les actifs de longue durée comme les actions dont la valeur dépend des bénéfices futurs lointains. De nombreuses actions liées à l’IA sont des actifs de longue durée. La rotation de la croissance vers la valeur qui accompagne typiquement la hausse des taux pourrait frapper durement les actions liées à l’IA.

Le juste milieu : Toutes les actions liées à l’IA ne sont pas égales. Les entreprises avec des bénéfices actuels (pas seulement des promesses futures) et un pouvoir de fixation des prix s’en sortiront mieux. Les entreprises qui brûlent encore des liquidités avec des promesses de rentabilité future seront les plus sous pression.

Partie VI. Marchés des changes : le segment de la divergence

6.1 La dynamique euro-dollar

La divergence politique BCE-Fed est le thème dominant sur les marchés des changes. Deux forces tirent dans des directions opposées :

Facteurs favorables à l’euro :

  • Les hausses de taux de la BCE (attendues en juin et septembre) réduisent le différentiel de taux d’intérêt avec les États-Unis.
  • Si la BCE se resserre dans un contexte de faiblesse, cela signale un engagement envers l’objectif d’inflation, ce qui pourrait renforcer la confiance dans l’euro.

Facteurs défavorables à l’euro :

  • La croissance de la zone euro est plus faible (0,9 % contre 2,3 % aux États-Unis).
  • L’euro est une monnaie cyclique ; il s’affaiblit lorsque la croissance européenne sous-performe.
  • Le choc énergétique est plus sévère pour l’Europe, qui est importatrice nette d’énergie.

Le résultat net : L’euro devrait rester dans une fourchette, négociant entre 1,05 et 1,12 dollar, avec des pics occasionnels alimentés par les annonces politiques.

6.2 Les monnaies des marchés émergents : la vulnérabilité

RégionDépréciation monétaire depuis le 27 février
Afrique-2,9 %
Amérique latine et Caraïbes-2,3 %
Asie et Océanie en développement-1,0 %

Les données de la CNUCED sur la faiblesse des monnaies des marchés émergents sont frappantes :

Les monnaies des marchés émergents sont confrontées à de multiples vents contraires : des taux américains et européens plus élevés (sorties de capitaux), des factures d’importation de pétrole plus élevées (détérioration des balances commerciales) et une aversion au risque (les investisseurs fuient vers les valeurs refuges).

L’opportunité sélective : Tous les marchés émergents ne sont pas égaux. Les exportateurs nets d’énergie (Brésil, certains États du Golfe, certaines parties de l’Afrique) peuvent bénéficier de la hausse des prix du pétrole. Les importateurs nets d’énergie (Inde, Turquie, majeure partie de l’Asie du Sud-Est, Europe de l’Est) sont les plus vulnérables.

Partie VII. La semaine à venir

Mardi 2 juin : Estimation flash de l’inflation de mai dans la zone euro

Ce que c’est : L’estimation flash d’Eurostat de l’IPCH pour mai 2026. C’est le premier aperçu pour savoir si l’inflation d’avril à 3,0 % était ponctuelle ou le début d’une tendance.

Pourquoi c’est important : La réunion du Conseil des gouverneurs de la BCE des 4-5 juin est le prochain événement. Une estimation élevée de l’inflation de mai verrouillerait une hausse des taux en juin. Une estimation modérée laisserait encore la porte ouverte mais réduirait la pression.

Attendu : Les économistes interrogés par Reuters s’attendent à ce que l’inflation reste à 3,0 % en mai, le même niveau qu’en avril.

Jeudi 28 mai : Données PCE américaines (avril 2026)

Ce que c’est : La publication par la BEA des données des dépenses de consommation personnelle pour avril, y compris le PCE de base.

Pourquoi c’est important : La Fed a maintenu que les récentes pressions inflationnistes sont « temporaires ». Les données PCE d’avril serviront de preuve pour ou contre cette affirmation. Si le PCE de base accélère à 3,4 % comme prévu, le récit « temporaire » devient plus difficile à soutenir.

Attendu : PCE de base à 3,4 % sur un an (consensus). Le modèle de prévision de la Fed de Cleveland suggère un PCE global à 3,73 %.

En cours : Négociations de paix avec l’Iran

Ce que c’est : Les États-Unis ont signalé des progrès dans les négociations de paix avec l’Iran. Le marché surveille toute annonce d’un accord qui permettrait la reprise des flux par Ormuz.

Pourquoi c’est important : Même si un accord est conclu, Schnabel a déclaré que la BCE augmenterait quand même ses taux en juin parce que « beaucoup de dégâts ont déjà été causés aux infrastructures énergétiques et aux chaînes d’approvisionnement mondiales ». Cependant, un accord réduirait probablement les prix du pétrole de manière significative, ce qui atténuerait les pressions inflationnistes et réduirait le nombre de hausses de taux intégrées par les marchés.

Partie VIII. Implications stratégiques pour différents investisseurs

Pour les investisseurs obligataires

La BCE augmente ses taux dans un ralentissement. C’est le dilemme classique de la politique stagflationniste. Le scénario de base : deux hausses en 2026 (juin et septembre), puis une pause. Les risques sont asymétriques : plus de hausses si l’inflation accélère, mais le marché a déjà intégré deux hausses. Les Bunds allemands offrent des rendements réels négatifs mais sont la valeur refuge en Europe. Les BTP italiens offrent des rendements plus élevés mais comportent un risque de spread.

Pour les bons du Trésor américain : La publication du PCE jeudi est le catalyseur. Si le PCE de base atteint 3,4 % ou plus, attendez-vous à une hausse des rendements sur toute la courbe. S’il est inférieur à 3,2 %, les rendements pourraient bondir. Le rendement du Trésor à 10 ans est l’ancre des taux sans risque mondiaux ; son mouvement compte pour tous les actifs.

Pour les investisseurs en actions

La sélection sectorielle compte plus que le timing de marché. L’énergie, la défense et certains noms d’infrastructure IA sont les mieux positionnés. La consommation discrétionnaire, les compagnies aériennes et les actions de croissance fortement endettées sont les plus vulnérables. L’environnement de taux d’actualisation plus élevés favorise la valeur par rapport à la croissance.

Pour les investisseurs en matières premières

Le pétrole reste la couverture la plus directe. L’AIE prévoit des déficits de marché jusqu’au T4 2026. Même si un accord de paix est conclu, l’offre se rétablira lentement. L’or offre également une protection contre l’inflation et le risque géopolitique, bien que sa trajectoire soit compliquée par la hausse des taux réels.

Pour les investisseurs en devises

La négociation de fourchette euro-dollar est l’expression la plus liquide de la divergence politique. Les monnaies des marchés émergents sont confrontées à des vents contraires, mais des opportunités sélectives existent chez les exportateurs nets d’énergie.

Conclusion: Le nouveau régime

La semaine du 26 mai 2026 est une semaine de reconnaissance. Les marchés et les décideurs politiques reconnaissent que le choc énergétique qui a commencé fin février n’est pas transitoire. Il est persistant. Il est structurel. Il change le régime.

La BCE a reconnu ce fait et se prépare à agir. L’entretien de Schnabel du 26 mai n’était pas un ballon d’essai. C’était un pré-engagement. La hausse des taux de juin est désormais presque certaine.

La Fed attend encore, mais les données PCE de jeudi pourraient la forcer à agir. Si l’inflation de base a accéléré à 3,4 %, le récit « temporaire » s’effilochera.

Le marché pétrolier a reconnu la persistance du choc. Les stocks s’épuisent à un rythme record. L’AIE prévoit des déficits jusqu’au T4.

Le marché obligataire a reconnu les implications. Les rendements augmentent parce que la compensation de l’inflation augmente. Les taux réels sont stables pour l’instant.

Le marché actions n’a pas encore pleinement reconnu les implications. Les valorisations reflètent encore le monde de bas taux et de faible inflation de la dernière décennie. Le réajustement pourrait avoir encore à faire.

Pour l’investisseur sérieux, le message est clair : le vieux manuel est obsolète. Le nouveau régime exige une nouvelle réflexion. La sécurité énergétique est la sécurité économique. La persistance de l’inflation est le nouveau risque. Et les banques centrales qui étaient autrefois vos alliées peuvent maintenant être vos contreparties.

Avertissement Important : Le contenu de cet article est fourni à titre informatif et éducatif uniquement. Il reflète l’opinion de l’auteur sur la base d’informations disponibles à la date de publication, qui peuvent devenir obsolètes. Ce contenu ne constitue ni un conseil en investissement personnalisé, ni une recommandation d’achat ou de vente, et ne saurait garantir une performance future. Les marchés comportent des risques de perte en capital. L’investisseur est seul responsable de ses décisions et doit consulter un conseiller professionnel indépendant avant toute opération. L’éditeur décline toute responsabilité pour les décisions prises sur la base de ces informations.

Sources

Banque centrale européenneEntretien de Schnabel (Reuters)26 mai 2026
Banque centrale européenneEntretien de Lane (Nikkei/FT)26 mai 2026
Agence internationale de l’énergieOil Market Report (mai 2026)Mi-mai 2026
CNUCEDÉvaluation de la perturbation d’Ormuz13 mai 2026
CNUCEDMise à jour sur la croissance du commerce16 mai 2026
EurostatDonnées IPCH d’avril 2026 (finales)20 mai 2026
BCECalendrier des publications statistiquesmars 2026
The Asia Business DailyAperçu du PCE américain26 mai 2026
Yahoo Finance/ReutersEntretien de Schnabel (intégral)26 mai 2026
Oil & Gas JournalCouverture du rapport AIE13 mai 2026
CE Energy NewsCouverture du rapport AIE12 mai 2026
World Ports OrgCouverture CNUCED (12 mai)12 mai 2026
World Ports OrgCouverture CNUCED (16 mai)16 mai 2026
Finanzen.atInflation Eurostat20 mai 2026
Yahoo FinanceSuivi de l’inflation américaine9 mai 2026